« 15 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16 386, f. 13], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e690, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 15 janvier [18]65, dimanche matin, 7 h. ¾
Je crains que la nuit n’ait été bien mauvaise pour toi, mon doux adoré, et pour ton fils et pour tous les pauvres gens de Georges Road. Cette crainte m’a tenue éveillée toute la nuit car je savais par M. Marquand que la pauvre malade était en proie à une crise violente et que ton pauvre petit Victor1 était allé chercher Corbin en toute hâte2. Je n’ai pas encore osé envoyer savoir des nouvelles pour ne pas troubler la paix de la maison si, comme je l’espère, il y a un peu de mieux ce matin. J’ai le cœur oppressé de toutes les tristesses qui t’entourent et qui te touchent de si près que rien ne peut, pas même mon amour, les empêcher d’arriver jusqu’à toi. Cette pensée me tourmente plus que je ne peux dire et je donnerais tout au monde pour faire cesser la cause de toutes vos douloureuses inquiétudes. Malheureusement je n’y peux rien que m’affliger avec vous, prier et vous aimer, ce que je fais de toute mon âme. Le temps, quoique très brouillé, paraît pourtant plus calme ce matin que dans la nuit. J’espère que la malade se ressent de cet apaisementa et de cette [détente ?] et que nous aurons de meilleures nouvelles aujourd’hui. De ton côté, mon doux adoré, il faut tâcher de rattraperb un peu de sommeil en te levant le plus tard possible. Quant à moi cela m’est impossible parce que ma nature ne s’y prête pas et puis parce que c’est aujourd’hui dimanche, jour de messe et de sortie pour mes servantes. Tout cela combiné me force à me lever et je ne le regrette pas car c’est le moyen pour moi de tromper mon agitation intérieure par une agitation physique que je promène dans ma maison. Oh ! Si on pouvait avoir de bonnes nouvelles et si cette pauvre enfant pouvait prendre le dessus une bonne fois, quelle joie et quel bonheur pour tout le monde ! Il semble qu’à force de le désirer, et de l’espérer on peut l’obtenir de Dieu. Et pourtant… Il y a eu d’autres êtres aussi charmants, aussi aimés et aussi disputés à la mort que celui-là peut l’être, où sont-ils maintenant3 ? J’ai le cœur navré en y songeant, mon bien-aimé, tu es ma force, ma résignation, mon espérance dans cette vie et dans l’autre et mon amour éternel. Sois béni.
2 Émily de Putron meurt le 14 janvier « à 11h du soir » selon les agendas de Guernesey. (CFL, p. 1481).
3 Juliette Drouet fait ici allusion à sa fille Claire Pradier morte le 21 juin 1846 et à Léopoldine Hugo, fille de Victor Hugo, noyée le 4 septembre 1843.
a « appaisement ».
b « rattrapper ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
