« 14 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16 386, f. 12], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e611, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 14 janvier [18]65, samedi matin, 8 h.
Bonjour, mon grand bien-aimé, bonjour, je t’adore. Je doute que tu aies pu dormir à cause de l’affreuse tempête de cette nuit mais je serai bien heureuse si tu m’affirmes le contraire tantôt quand je te verrai. Quant à moi j’ai dormi d’un œil et veillé de l’autre ; je n’ai perdu ni une goutte de pluie ni une rafalea et pourtant j’ai dormi et je me porte bien ce matin. Puisses-tub en avoir autant à m’offrir de ton côté et je remercie Dieu pour toi et pour moi. Dans ce moment-ci la tourmente paraît un peu apaiséec et puis il fait jour, ce qui fait l’effet de la sécurité. Il semble que le danger qu’on redoute pour les pauvres marins en proie à l’ouragan la nuit disparaît avec le jour. Il n’en est pasd de même dans la réalité, malheureusement, aussi je plains de tout mon cœur tous ceux qui luttent encore en ce moment avec la violence de la mer et les perfidies du vent. Puisse ce mauvais temps n’avoir pas été trop ressenti par la pauvre petite malade. J’enverrai tantôt savoir de ses nouvelles, sous prétexte de bouillon, j’espère qu’elles seront encore meilleures que cellese d’hier soir.
Je te remercie, c’est-à-dire je t’aime, ce qui est la même chose pour mon cœur, de la concession que tu m’as faite avec tant de grâce et tant de tendresse hier. Je n’ai pas le courage de refuser mon bonheur, aussi j’accepte avec joie la promesse que tu m’as faite de me donner une heure tous les soirs au lieu d’une demie heuref plus ou moins grignotéeg par l’inexactitude de ta montre. Je devrais peut-être me reprocher ce grappillage d’une demi-heure fait aux dépensh des soirées de Hauteville House mais mon égoïsme l’emporte et fait taire tous mes scrupules donc j’accepte avec reconnaissance, avec joie, avec férocité et avec bonheur ma petite demi-heure de RABIOT tous les soirs. Sans compter mes deux grandes fêtes de chaque semaine1. J’espère que ton cher petit Victor2 n’aura aucun sujet de trouble ni de tristesse aujourd’hui et que nous pourrons être heureux et [illis.] comme de coutume à notre petit dîner. Je le désire ardemment pour lui, pour toi, pour tous ceux que la jeune malade intéresse et dont je suis plus que personne.
Pense à moi, mon adoré bien-aimé, souris-moi, aime-moi et bénis-moi comme je le fais pour toi à tous les instants de ma vie.
J.
1 Juliette Drouet reçoit de manière très régulière ses amis à dîner. Durant l’année 1859, par exemple, Charles Hugo prend l’habitude de dîner le mercredi et le vendredi à la Fallue, demeure de Juliette Drouet de 1856 à 1864. Adèle Hugo n’apprécie d’ailleurs guère la présence de ses fils aux soirées du dimanche tenues par la maîtresse de son époux (Pouchain, p. 287, 291-292, 293, 294).
a « raffale ».
b « Puisse-tu ».
c « appaisé ».
d « Il n’en n’est pas ».
e « celle »
f « une demie heures ».
g « grignottée ».
h « aux dépend ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
