« 15 juin 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 162], transcr. Marie-Laure Prévost, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d19e473, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 15 juin [18]64, mercredi, 6 h. ½ après-midi1
Cher adoré, je ne veux pas quitter cette pauvre petite maison2 où nous nous sommes aimés pendant huit ans sans en baiser le seuil avec reconnaissance. Je viens de dire du regard et de l’âme un suprême adieu3 à ta lumineuse maison qui a été si longtemps pour moi mon étoile polaire d’après laquelle mon cœur s’orientait. Hélas ! Je prolonge le plus que je peux les moments sans pouvoir me décider à quitter cette chère petite maison dont j’avais fait l’église de mon culte pour toi. Je voudrais en emporter les murs contre lesquels tu t’es appuyé, le plancher sur lequel tu as marché et jusqu’à la poussière que tu as dédaignée. Je crains de laisser voir ma tristesse à ceux qui ne la comprendraient pas et l’effort que je fais pour avoir l’air indifférente redouble mon serrement de cœur et me noie les yeux de larmes. Ô mon adoré bien-aimé, comme il faudra que tu m’aimes et que tu me donnes tout le temps dont tu pourras disposer pour me consoler de la perte immense que je fais aujourd’hui en quittant ton voisinage. C’est-à-dire en le perdant de vue ! comme il faudra que tu mettes les morceaux de ton amour doubles, et triples et quadruples pour me remplacer les chers souvenirs que je laisse ici. Que Dieu me protège et que les chères âmes de nos deux anges4 nous suivent dans notre nouvelle maison et nous y bénissent jusqu’à notre dernière heure. Je t’adore.
1 Lettre dont les feuillets sont en partie mutilés. Le texte a pu être complété par celui de l’édition CFL, t. XII, p. 1320.
2 Le 14 juin, Victor Hugo a noté dans son carnet : « nous avons dîné aujourd’hui à la maison de la Fallue (maison Allez). Mme Drouet y couche pour la dernière fois. Demain 15 juin elle entrera dans sa maison à elle (1re Hauteville-House de 1855, maison Domaille). » (CFL, t. XII, p. 1461).
3 À la date du 15 juin, Victor Hugo note aussi : « 6 ¼ du matin. nous venons de nous faire les signes du réveil de son look-out au mien pour la dernière fois. » (ibid.)
4 Cette même pensée se retrouve dans le carnet de Victor Hugo, le lendemain, 16 juin : « ô nos deux anges, veillez sur nous! » (ibid.)
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
