« 10 septembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 354-355], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d4182e429, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 septembre 1853, samedi après-midi, 4 h. ½
Tu m’avais presque promis de venir corriger tes épreuves1 ici, mon cher petit homme, mais je commence à croire qu’il en sera de cette promesse comme de toutes les autres et qu’elle me passera devant le nez comme le RESTE. Tout cela ne serait pas gai, même accidentellement, mais quand c’est depuis un bout de la vie jusqu’à l’autre, cela constitue un bonheur médiocre et assez maussade. Je ne sais pas si tu t’en doutes. Quant à moi, j’en suis souvent un peu plus que triste, ce qui ne change rien à ma destinée. Comment va ton pouce ? Ton habit noir est-il recousu ? Sera-ce Godfraya2 ou Téléki qui aura l’honneur de te donner à dîner aujourd’hui ? Quant à moi, ni incident ni accident ne peuvent m’être favorables quand il s’agit de t’avoir ; aussi j’y renonce et je me résigne bon gré mal gréb au joli sort que je me suis fait. Amuse-toi, mon cher petit homme, tâche de te ménager un peu plus que ce matin afin que je n’aie pas le supplice de l’inquiétude à ajouter à l’ennui de ton absence. Je t’ai envoyé ton liniment3 pour que tu t’en frictionnes le doigt. Quant aux chaussettes j’ai cru devoir attendre de nouvelles instructions de toi. Et puis te voilà, je suis moins malheureuse.
1 Il pourrait s’agir de l’épreuve du poème « La Reculade » des Châtiments (VII, 2) selon le tableau « Mouvement des épreuves de Châtiments », dans Victor Hugo. Pierre-Jules Hetzel, Correspondance, t. 1 (1852-1853), texte établi, présenté et annoté par Sheila Gaudon, Paris, Klincksieck, 1979, p. 513. Alors que Victor Hugo achève la rédaction des Châtiments fin mai 1853 comme l’atteste son annotation manuscrite portée après le poème Napoléon III (VI, I), « C’est aujourd’hui trente et un mai 1853 que je finis ce livre. Il est onze heures du matin », six mois s’écouleront avant que le livre ne voie le jour. L’auteur hésite un temps sur le choix de l’imprimeur. Après avoir envisagé de faire appel à l’imprimerie universelle de Jersey dirigée par le polonais Zeno Swietoslawski, Victor Hugo opte pour la solution bruxelloise. La signature du contrat d’édition entre l’auteur et la société typographique franco-belge fondée par l’imprimeur Samuel et les éditeurs Mertens et Hetzel n’intervient qu’à la fin de l’été. À cette difficulté s’ajoutent la lenteur et les vicissitudes de l’acheminement des épreuves entre Saint-Hélier et la capitale belge « Trois semaines après avoir envoyé le manuscrit, [Victor Hugo] n’avait eu encore que seize pages à corriger […] il envoya un ultimatum à Bruxelles : si on ne s’engageait pas à lui expédier soixante-douze pages par semaine il retirerait son manuscrit. » (Victor Hugo. Pierre-Jules Hetzel, Correspondance, t. 1 (1852-1853), op.cit. p. 62.) En définitive le livre paraît le 21 novembre pour l’édition expurgée, le lendemain pour l’édition complète.
2 Le nom de François Godfray apparaît à plusieurs reprises dans le Journal d’Adèle Hugo. Avocat, connétable de Saint-Hélier, antibonapartiste, il était le banquier de Victor Hugo à Jersey.
3 Liniment : médicament externe, gras, pour enduire et frictionner la peau.
a « Godefray ».
b « mal gré ».
« 10 septembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 356-357], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d4182e429, page consultée le 01 mai 2026.
Jerseya, 10 septembre 1853, samedi soir, 5 h. ½
Je ne veux pas que mon petit accès de tristesse de tout à l’heure te suive à ce dîner, mon pauvre amour, aussi je me hâte de faire courir mon âme après toi pour te porter toutes mes plus tendres pensées, toutes mes joies et tout mon cœur. Pense à moi, mon cher petit bien-aimé, dîne bien et sois heureux. Tâche que je te voie un peu plus longtemps demain qu’aujourd’hui et puis si cela ne se peut pas je te promets de ne pas m’en affliger et de te sourire quand même. Quant aux tripsb1 arriérés et auxctrips futurs, il en sera ce qu’il te plaira car avant tout je ne veux pas t’obséder du soin de mon bonheur. Tâche de penser à recommander cette pauvre Dillon à la bienveillance ACTIVE de Mme de Girardin2 et n’oublie pas le livre de P. Leroux. Mon cher petit homme, je vous aime, je veux que vous dîniez bien, que vous soyez très GEAId et très heureux et que vous ne me fassiez pas trop d’infidélités des yeux, des lèvres, du cœur et de tout le RESTE. Est-ce trop exiger de votre vertu, même dans une île ? Alors, envoyez-moi promener mes exigencese. sous une autre latitude, vous serez dans votre droit. En attendant, j’abuse de celui de vous adorer.
Juliette
1 Excursions.
2 Delphine de Girardin arrive à Marine Terrace le 6 septembre pour quelques jours ; elle tente aussitôt d’initier ses hôtes à la pratique des tables parlantes, qui fait fureur à Paris.
a Le chiffre « 20 » a été ajouté avant « Jersey ».
b « tripes ».
c « et à aux ».
d « geaie ».
e « exigeances ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
