« 9 septembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 350-351], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d4182e361, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 9 septembre 1853, vendredi après-midi, 2 h.
Je suis terrassée et vaincue par la migraine, mon pauvre adoré, et je crois qu’il me sera tout à fait impossible d’aller t’acheter des chaussettes aujourd’hui. Cependant je vais encore faire faire un effort à mon courage pour cela. Mais si je ne réussis pas, il ne faudra pas m’en vouloir car c’est que cela m’aura été tout à fait impossible. En attendant, j’ai remis ta chemise fine à neuf et je vais l’envoyer avec les autres chez la blanchisseuse. Penser à toi, travailler pour toi est une manière la moins triste de t’attendre et de t’aimer pendant ton absence. Aussi, je ne me plains pas de ma solitude aujourd’hui. Et même je la préférerais à toute distraction extérieure si je n’avais pas de COMMISSION à faire pour toi. Quant à toi, tu tripailles et peut-être même tu TRIPOTES quelqu’un ou quelque chose dans ce moment-ci, même sous prétexte de GROS NEZ1 ou en vue de BONNE NUIT2 ou autres Plémonta3 pittoresques. Eh bien je vous pardonne, tel est mon aplatissementb hideux et même je vous en félicite car je tiens à ce que vous soyez heureux coûte que coûte.
Juliette
1 La pointe de Gros Nez (partie nord-ouest de Jersey) est située dans la paroisse de Saint-Ouen. Victor Hugo y a été photographié devant les ruines du château médiéval qu’il a dessiné à plusieurs reprises.
2 Bonne Nuit Bay (partie nord de Jersey) est située dans la paroisse de Saint-John. Dans Quatrevingt-treize (Première partie, Livre deuxième, chapitre 2), la corvette Claymore quitte Bonne Nuit Bay et va passer au large de la pointe de Gros Nez.
3 Plémont : grottes naturelles au bas d’un promontoire granitique. Lors de ses promenades en famille, Victor Hugo ne manque pas de s’y arrêter. Pour Adèle, « elles sont une des merveilles du monde. Se figurer des rochers immenses taillés soit en forme de cathédrale, soit en grottes mystérieuses avec cataractes et torrents, le tout dans la mer. » Pour son père, « elles ressemblent à un palais de Titan écroulé dans la mer. Plémont vaut Étretat. » Gérard Pouchain, Dans les pas de Victor Hugo en Normandie et aux îles anglo-normandes, Orep Éditions, 2010, p 62.
a « Plémond ».
b « applatissement ».
« 9 septembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 352-353], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d4182e361, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 9 septembre 1853, vendredi après-midi, 2 h. ½
Rien de changé à ma situation mélancolique, mon amour, si ce n’est que je t’aime encore plus que tout à l’heure, mon amour s’accroissant de toutes les minutes de vie que je perds. Je n’ose pas espérer que tu pourras venir ce soir, surtout ayant un repas de corps à présider chez toi. Aussi, je ne me fais pas illusion sur le peu de probabilité de te voir, quitte à me réjouir par-dessus les moulins de la surprise ravissante que tu me ferais en venant. Mais autant je [ne] compte pas sur le bonheur de te voir ce soir, autant j’espère que tu penseras à moi, que tu me plaindras, que tu me regretteras pendant cette joyeuse expédition d’aujourd’hui ; il est impossible que toutes les douces pensées que j’ai laissées s’envoler de mon cœur pendant nos chères petites promenades ne te tirent par la manche quand tu passeras près d’elles et que tu ne leur fassesa pas un petit signe de reconnaissance chemin faisant. J’y compte et je tâche de me faire une sorte de consolation avec cette espérance et puis je t’aime sans rime ni raison.
Juliette
a « fasse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
