« 27 septembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 382-383], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d4182e1078, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 27 septembre 1853, mardi matin, 7 h. ½
Bonjour mon bien, bien, bien adoré, bonjour. Encore pas de cheval pour toi ce matin et pas de bain de mer1. Pauvre adoré, je le regrette pour toi à cause de ta santé. Mais je crois que voilà la mauvaise saison tout à fait arrivée, il faudrait tâcher d’organiser au plus tôt ce manège couvert qui vous permettrait de continuer vos exercices quelque temps qu’il fasse. Ce que je te dis là est au moins inutile puisque tu n’y peux rien et que ce projet existe en dehors de ma sollicitude et de mon inspiration. Mais je crois toujours causer avec toi et je te dis un tas d’inutilités qui, sans être sales, tiennent de la place sur le papier. Il est vrai que quand je t’ai écrit le mot je t’aime, je t’ai donné le fond et le tréfondsa de mon esprit, de mon cœur et de mon âme. Tout le reste n’est plus que du bavardage insignifiant. Ainsi je sais que c’est l’indisposition de Catherine qui a retenubSuzanne chez toi hier jusqu’à 6 heures, qu’elle a aidé à faire le dîner, ce que je trouve tout simple et ce qui me plaît mieux que le temps passé en flânerie et en cancanneries de tous genres. Maintenant, mon cher petit homme, je te remercie d’être revenu auprès de moi hier, quand tu avais des devoirs d’hospitalité à remplir. Je t’en remercie avec ce que j’ai de plus tendre, de plus reconnaissant, de plus doux et de meilleur dans le cœur, et je t’adore de toute mon âme.
Juliette
1 Hugo prend des cours d’équitation avec le proscrit Félix Bony, et multiplie les bains de mer.
a « tréfond ».
b « retenue ».
« 27 septembre 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 384-385], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d4182e1078, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 27 septembre 1853, mardi midi
Vous avez été bien imprudent tout à l’heure en me disant des sottises au moment où vous alliez me demander un SERVICE. Je vous conseille de vous tenir un peu mieux sur vos gardes dorénavant et de transformer vos acrimonieuses méchancetés en douceurs et en platitudes melliflues1 chaque fois que vous aurez des culottes à faire raccommoder. En attendant, je vous pardonne pour cette fois, mais n’y revenez pas PÔLISSON.
Il m’a semblé que vous aviez l’air de ne pas vouloir remettre les pieds chez moi d’aujourd’hui lorsque vous vous en êtes allé tout à l’heure ? Si cela était, je ne sais pas trop ce que je deviendrais à moins de pendre derrière ma porte en manière de passe-temps ou de me rallier à Badinguet2. C’est la seule distraction que je puisse employera, votre mauvais procédé étant donné. Mais j’espère que vous ne pousserez pas la férocité jusque-là et que vous trouverez encore un peu de pitié au fond de votre affreux cœur et un peu de temps en dehors de votre sorcière de table3. J’y compte, mon cher petit homme, et je vous attends de cœur ferme. D’ailleurs, vous aurez tout le temps de vous amuser ce soir et moi je n’ai de joie et de bonheur qu’en vous. Vous le savez bien, n’est-ce pas, mon cher amour ? Aussi, je vous espère, je vous attends, autant que je vous désire et que je vous aime.
Juliette
1 Méliflues : du bas latin mellifluus « qui a la suavité du miel », « d’où coule le miel » ; le mot comporte souvent une nuance péjorative de fadeur doucereuse (Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Édition du Club France Loisirs avec l’autorisation des Éditions Dictionnaires Le Robert, 1994, p. 1218)
2 Badinguet : autre sobriquet, avec Boustrapa, pour désigner Napoléon III. Après l’échec de sa seconde tentative de coup d’État militaire à Boulogne le 6 août 1840, Louis Napoléon Bonaparte est condamné à la réclusion perpétuelle. Emprisonné au fort de Ham, il s’en évade le 23 mai 1846 déguisé sous les habits d’un maçon, Badinguet. (Victor Hugo, Napoléon le Petit, Actes Sud, 2007, note de Guy Rosa, p. 422-423.)
3 Hugo et les siens font parler les tables à Marine-Terrace.
a « emploier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
