16 avril 1853

« 16 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 381-382], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e988, page consultée le 02 mai 2026.

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Au fur à mesure que je t’aime davantage, mon doux bien-aimé, mon esprit s’amoindrit. Si bien que plus mon cœur déborde, moins mon cerveau s’emplit. Aussi, mon cher petit homme, je me trouve le plus souvent à court d’idées que mon âme est trop pleine de tendresse. C’est pour cela que je me permets quelquefois d’avoir recours au silence éloquent. Malheureusement tu te crois obligé d’insister galamment sur mes gribouillis comme si cela pouvait me donner le change…………a Justement te voici, quel Bonheur !!!

8 h. ½ du soir

Je reprends cette maussade élucubration interrompue par un rayon de bonheur, à peu près dans le même ordre d’idées et sous la même impression que lorsque je l’ai quittée car il m’est impossible, mon cher adoré, de prendre au sérieux ton insistance pour ces uniformes gribouillis qui ont perdu avec le temps le parfum de la jeunesse et la naïveté de l’amour. Depuis que j’ai mordu dans le fruit si amer de la déception, je me suis aperçue de mon ignorance et j’ai eu honte de la nudité de mon esprit. Aussi, mon Victor, chaque fois que mon âme essaye de rentrer dans son paradis perdu, elle s’arrête découragée sur le seuil devant l’ange inexorable des souvenirs.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a Les pointillés courent jusqu’au bout de la ligne.


« 16 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 383-384], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e988, page consultée le 02 mai 2026.

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Je tiens à te montrer, mon beaucoup trop aimé, que ce n’est pas la paresse physiquea qui retient ma plume, en te gribouillant ce soir jusqu’à extinction de RESTITUS. Ne t’en prendsb donc qu’à toi-même de cette abondance de pattes de mouches et de pattes….. à quès que tu as si imprudemmentc fait sortir de l’écritoire, cela t’apprendra à faire de la galanterie aux dépensd de la sincérité. Ah ! tu veux des gribouillis ; eh bien ! en voilà. Est-ce bon, ça ? Est-ce drôle ? Est-ce farce ? Est-ce amusant ? Est-ce réjouissant, consolant et exhilarant ? Non, pas vrai ? ça n’est que fade, niais, bête, stupide, abrutissant, décourageant et désolant. Eh bien, tant mieux ! Vous n’avez que ce que vous méritez pour vous être fichue de la pauvre Juju. Mais vous n’en êtesf pas quitte encore, soyez calme, il faudra bien que vous arriviez à demander grâce et pardon devant ces griffouillis débordés et ces nuées d’élucubrations auprès desquels les sept plaies d’Égypte n’étaient que des jeux d’enfants. Vous êtes averti, tenez-vous bien et ne vous en prenez qu’à vous de l’embêtement carabiné auquel vous allez être soumis pendant deux autres feuilletons consécutifs.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « phisique ».

b « prend ».

c « imprudement ».

d « au dépend ».

e « fiché ».

f « n’en n’êtes ».


« 16 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 385-386], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e988, page consultée le 02 mai 2026.

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Chose promise, chose due et je suis trop honnête débitrice pour vouloir vous faire tort d’une seule syllabe. D’ailleurs il est bon que vous soyez un peu soumis au régime des gourgaunes1 et du pain bis de mon style et de mon imagination. Cela vous reposera des goinfreriesaTéléki et des petits fours de la Télékete qui serait la Télé-graphe (je demande indulgence pour ce paragraphe imprévu) à en juger par l’ATTACHEMENT du jeune Toto2 pour ce couple gastronome peu économe et quelque peu aréoforme3 d’après la légèreté de LA PLUS BELLE MOITIÉ. Maintenant, que je vous voieb renâcler sur votre pitance et vous aurez affaire à moi. En attendant j’ai rencontré le beau Charles près de [Rose ?]…….. non d’amour lequel n’avait pas l’air de savoir qu’il avait le droit de faire un bon dîner chez le Hongrois hospitalier. Est-ce qu’il ne faisait pas partiec de l’invitation ? Ou bien est-il resté chez lui pour faire les honneurs de son CIDRE4 ? Questions hardies et auxquelles vous êtes libre de ne pas répondre. Vous comprenez que je ne veux pas votre mort tout de suite, c’est assez que je vous assomme lentement. Pour cette fois respirez un peu pendant que je vais préparer de nouvelles inepties.

Juliette


Notes

1 Gourgaunes : à élucider. Juliette parle peut-être de « gourganes » qui sont une variété de fèves, notamment destinée à la nourriture des marins et des forçats.

2 François-Victor Hugo.

3 Aréoforme : à élucider.

4 Cidre : réunion politique de proscrits, où l’on buvait du cidre.

Notes manuscriptologiques

a « goinffreries ».

b « voye ».

c « parti ».


« 16 avril 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 387-388], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21515e988, page consultée le 02 mai 2026.

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Vraiment, mon pauvre bien aimé, j’ai quelques remords de suivre au pied de la LETTRE la gracieuse invitation que tu m’as faite de te gribouiller ces innombrables restitus dans l’espoir que j’aurais l’ESPRIT de n’en rien faire mais j’ai l’obéissance passive comme tu sais ; aussi quelle quea soit mon opinion personnelle, je t’obéis avec respect et abnégation au risque de te rendre victime de ma subordination. Du reste, mon pauvre adoré, il n’y a pas de mérite à moi à t’obéir de cette façon, car je ne sais pas s’il me serait possible de te désobéir tant je trouve de douceur et de plaisir à faire ce qui me plaît le plus, après le bonheur d’être avec toi. Tout ce que je t’en dis est une manière de me défendre d’une chose que je brûle de faire et que je ferais quand même tu t’y opposerais. Qu’est-ce que cela me fait d’être bête, d’être ignorante et stupide, puisque je t’aime ? Est-ce que la vigne a besoin d’éducation pour pleurer sa sève ? Est-ce que le cœur a besoin de syntaxe pour donner son amour ? Donc je te donne le mien d’abondance de cœur et tel que le Bon Dieu l’a fait. Fais-en l’usage qu’il te plaira et autant que cela te conviendra. Et puis, mon Victor adoré, pense à moi, regrette-moi et reviens-moi le plus tôt possible. De mon côté, je t’aime, je te désire ardemment et je t’attends de toute mon âme.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « quelque ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.

  • 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
  • 21 novembreChâtiments.