« 8 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 21-22], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e465, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 8 mai 1853, dimanche matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, mon trop aimé, bonjour mon tout adoré petit Toto, bonjour. Si vous êtes levé apportez-moi votre chère petite carcasse à baiser ce matin. Si, comme je l’espère, vous roupillez paresseusement dans votre lit, pensez à moi et aimez-moi en rêve si vous pouvez. Je ne vous demande pas ce que vous ferez aujourd’hui, mais quoi quea vous fassiez, je m’en contenterai ; telle est ma force maintenant. Du reste, il fait un temps assez douteux et assez froid pour ne pas faire de projets d’avance. Et, de plus, j’ai un assez gros mal de gorge et d’oreille pour ne pas regretter beaucoup les giboulées possibles d’aujourd’hui. Je crois même que je préfèrerais rester auprès de mon feu avec toi, si j’avais le choix. Ne L’AVANT pas, je ferai ce que vous voudrez et je serai aussi heureuse que vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous le plus tôt et le plus longtemps possible, le reste m’est égal comme deux œufs. En attendant, je me chauffe plus qu’au mois de janvier sous ce ciel honnête et modéré. Et puis je vous désire pour n’en pas perdre l’habitude et je vous aime comme un vieux chien, avec ou sans niche, à la chaîne ou à la corde, à la trique ou au fouet.
Juliette
a « quoique ».
« 8 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 23-24], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e465, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 8 mai 1853, dimanche après-midi, 1 h.
Il est probable que sans égard pour la RESPECTABILITY, vous et vos petits ferez de la photographie1 à la face du dimanche, des hommes et des Jersiais et de Dieu. Aussi, je ne vous attends pas avant ce soir pour l’heure de la poste. Je n’ai pas le courage de vous en blâmer, au contraire. Cela vous dispensera d’ailleurs d’assister à mon torticolis et à ma grinchuserie grelottante. Ne vaa pas croire pour cela que je suis grognon et triste, ce qui serait injuste. Je suis un peu malingre et frileuse, mais je t’aime et je te souris et je t’adore malgré cela. Amuse-toi avec ton aimable famille et viens quand tu pourras et quand le cœur t’en dira, et je serai toujours contente, toujours heureuse de te revoir avec la certitude que tu me reviens de ton plein gré et parce que mon amour ne te déplaît pas ; et puis il faut profiter des quelques rayons de soleil qui tombent çà et là du ciel à travers les nuages. Ainsi, mon cher adoré, quel que soientb mon désir de te voir et le bonheur que j’y trouve, je serai patiente et bonne tant qu’il le faudra en t’attendant. À preuve que je t’aime IN PETTO et même et INGUIBUS ET ROSTRO EX IMO CORDE IN NATURALIBUS2.
Juju
1 L’atelier photographique de Jersey.
2 Expressions latines : « par devers moi », « des ongles et du bec », « du fond du cœur », « nu ».
a « vas ».
b « quelque soit ».
« 8 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 25-26], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e465, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 8 mai 1853, dimanche soir, 9 h.
Tu as beau dire, mon pauvre bien-aimé, c’est une mélancolique compagnie que la philosophie tête-à-tête. Et quand on n’a que celle-là depuis un bout de sa vie jusqu’à l’autre, on finit par s’ennuyer un peu et on souhaiterait, çà et là, quelques pifsa de hasardb un peu plus divertissants. Ceci dit, je me résigne à mon sort et même je l’accepte avec reconnaissance et avec bonheur.
J’ai tenu à t’écrire cela ce soir parce que je ne suis pas sûre d’avoir le temps de te rien gribouiller demain matin à cause de mes achats, et puis, mon cher adoré bien-aimé, il me semble que je suis moins seule quand je te parle de loin. Pense à moi, mon Victor, et ne m’en veux pas d’être encore sensible à l’injustice qui me frappe à travers les préjugés. J’aurais dû être blasée sur ce genre de douleur depuis le temps que j’en souffre, mais il en est de l’âme comme du corps, les maux s’y succèdent sans émousser la sensation et la sensibilité. Tout cela n’empêche pas que je ne sois très heureuse, mon pauvre doux adoré, et que je ne bénisse le bon Dieu de tout mon cœur de t’avoir conservé et préservé corps et gloire à mon amour, à mon admiration et à mon adoration.
Juliette
a « piffs ».
b « hasards ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
