« 16 mars 1871 » [source : BnF, Mss, NAF 16392, f. 24], transcr. Jean-Christophe Héricher, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d19e297, page consultée le 01 mai 2026.
Bordeaux, 16 mars [1871], jeudi matin, 7 h. ½
Comment vas-tu ce matin mon pauvre grand bien-aimé ? Je n’ose pas m’informer de ta nuit. Mariette me le dira tantôt. Jusque-là je tâche d’espérer que tu as un peu dormi. J’ai déjà eu la visite de Petite Jeanne ce matin, mais pas aussi longtemps que je l’aurais voulu, parce que la pauvre enfant est un peu tourmentée par la dentition, je crois, et ne se trouve bien nulle part. Quant à Petit Georges, il va très bien et sa pauvre petite mère aussi, d’après le dire de Philo. Maintenant je redoute pour cette malheureuse et chère petite femme la crise inévitable que la vue de son frère Victor et de sa sœur Fanny va lui causer. Toi-même, mon pauvre adoré, mon cœur se serre en y pensant, quelles terribles émotions ajoutées à toutes les tortures que tu supportes depuis trois jours. Oh! Les treizes ! les treizes ! les treizes ! comme ils se sont sinistrement affirmés cette fois1, j’ai hâte de quitter de cette maison maudite parisienne le chiffre redoutable, et sacré aussi par la mort de ton Charles à jamais regrettable et inoubliable. Les mots manquent à mon esprit, mais mon cœur déborde de toutes les tendresses que je n’ai pas pu lui montrer pendant sa trop courte vie. Je l’aimais parce qu’il était ton fils. Je t’admirais parce qu’il était lui, c’est à dire la beauté, la bonté, le talent, le courage et le dévouement. Je l’aimais parce qu’il t’adorait.
1 Juliette et Victor, superstitieux, ont remarqué qu’on était partis de Paris le 13 février, qu’elle avait emménagé à Bordeaux, avec Charles et sa famille au 13 rue Saint-Maur, qu’on avait été plusieurs fois treize à table : la mort de Charles le 13 mars couronne cette malheureuse série.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo perd son fils Charles et la famille se réfugie en Belgique puis au Luxembourg pendant et après la Commune.
- 8 févrierHugo est élu député.
- 14 février-17 marsIls habitent Bordeaux, où Hugo siège à l’Assemblée Nationale. Hugo loge au 37 rue de la Course.
- 8 marsHugo démissionne après l’invalidation de l’élection de Garibaldi.
- 13 marsMort de Charles Hugo à Bordeaux, d’une apoplexie.
- 18 marsEnterrement de Charles Hugo au Père-Lachaise. Début de la Commune de Paris.
- 21 mars-1er juinÀ Bruxelles, séjour qui se termine par l’expulsion, après l’agression à coup de pierres du domicile de Hugo place des barricades, consécutive à son article, paru le 27 mai dans L’Indépendance belge, où il offrait l’hospitalité aux proscrits de la Commune.
- 1er juin-23 septembreSéjour au Luxembourg.
- 9 octobreHugo emménage 66 rue La Rochefoucauld et Juliette 55 rue Pigalle.
