« 15 mars 1871 » [source : BnF, Mss, NAF 16392, f. 23], transcr. Jean-Christophe Héricher, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d19e267, page consultée le 04 mai 2026.
Bordeaux15 mars 1871, mercredi soir, 5 h. ¾
Cher bien-aimé, voilà quelques minutes que ma pensée reste fixée sur cette douce appellation qui contient toute mon âme, bien-aimé, bien-aimé, bien-aimé, ma vie toute entière est là ; joie ou tristesse, raison ou deuil1, tu es et seras toujours mon bien-aimé. Je sors de chez ta pauvre fille, j’y ai trouvé le secrétaire de Rochefort qui l’avait envoyé savoir comment elle allait. J’y ai vu aussi le docteur Dubreuil que j’ai reconduit jusqu’à l’escalier pour savoir ce qu’il pensait de l’état nerveux de cette pauvre petite femme. Il m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant que c’était le résultat, hélas! de l’affreux malheur qui la frappe et de la diète qu’on lui a laissé faire depuis deux jours. Madame Charles, m’a-t-il dit, est d’une très grosse vie. Elle mange à elle seule, à chaque repas, la nourriture de trois ou quatre hommes de bon appétit, donc la diète ne peut lui être applicable sans inconvénient même dans le cas douloureux où elle se trouve. Au lieu de potion, je viens de lui faire manger devant moi un bon potage et une forte cuisse de poulet, en lui recommandant de souper avant de se mettre au lit. Du reste, m’a-t-il ajouté, je reviendrai la voir demain, non comme médecin, mais comme un ami si elle le permet. J’oubliais de te dire que j’avais eu quelques minutes avant la visite de Philo débraillée, sale et soûle à faire honte à un chiffonnier. D’un autre côté j’ai été obligée de consoler la nourrice que cette fille maltraite à tort et à travers, enfin mon cher bien-aimé je fais de mon mieux pour matelasser une situation de domestique déplorable. Mais voilà la Petite Jeanne, je te quitte pour aller à elle, ce qui est une manière de me rapprocher de toi et je t’adore.
1 Charles Hugo est mort d’apoplexie le 13 mars 1870, dans le fiacre qui le conduisait au restaurant Lanta de Bordeaux où sa famille l’attendait. Depuis quelques jours, il souffrait d’un gêne pulmonaire et cardiaque.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo perd son fils Charles et la famille se réfugie en Belgique puis au Luxembourg pendant et après la Commune.
- 8 févrierHugo est élu député.
- 14 février-17 marsIls habitent Bordeaux, où Hugo siège à l’Assemblée Nationale. Hugo loge au 37 rue de la Course.
- 8 marsHugo démissionne après l’invalidation de l’élection de Garibaldi.
- 13 marsMort de Charles Hugo à Bordeaux, d’une apoplexie.
- 18 marsEnterrement de Charles Hugo au Père-Lachaise. Début de la Commune de Paris.
- 21 mars-1er juinÀ Bruxelles, séjour qui se termine par l’expulsion, après l’agression à coup de pierres du domicile de Hugo place des barricades, consécutive à son article, paru le 27 mai dans L’Indépendance belge, où il offrait l’hospitalité aux proscrits de la Commune.
- 1er juin-23 septembreSéjour au Luxembourg.
- 9 octobreHugo emménage 66 rue La Rochefoucauld et Juliette 55 rue Pigalle.
