« 8 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 329-330], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e850, page consultée le 02 mai 2026.
8 novembre [1850], vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, mon heureux père, bonjour je t’aime et je suis très heureuse, qu’on vous dit. J’espère que notre blessé va toujours très bien1. Les marques de sollicitude et de sympathie qu’il reçoit de toutes parts jointes à la tendre affection de sa famille et de ses amis doivent lui procurer une sensation agréable douce et profonde capable d’endormir une douleur plus vive et plus inquiétante que celle de sa blessure, sans parler de la petite compresse paternelle que vous lui avez appliquée hier au soir qui a dû lui être très sensible. Aussi suis-je très rassurée sur son compte. J’ai hâte d’en finir victorieusement avec sa vieille canaille de père pour avoir les mêmes succès et les mêmes bénéfices. Vous êtes trop juste pour avoir deux poids et deux bourses. Je vous connais et vous ne voudrez pas frustrer une faible femme de la juste récompense due à son courage et à ses griffes. Jusque-là j’observe avec bonheur et attendrissement toutes les marques de générosité que vous donnez à ce jeune brave pour n’en pas perdre un seul lorsqu’il s’agira de moi. Voime, voime, je compte sur vous comme si je vous tenais. Eh ! bien votre marché vous a-t-il paru avantageux ? Trouvez-vous que j’ai bien fait de le faire ? Vous me direz cela tantôt. En attendant vous me devez énormément d’argent et je commence à m’inquiéter sérieusement sur mon imprudente confiance. Je compte que vous ne voudrez pas prolonger plus longtemps un crédit que rien ne justifie et ne garantit. Fichtre je n’ai même pas la ressource des quarante-cinq centimes pour me préserver de la hideuse banqueroute. Aussi je ne veux pas pousser plus loin cette dette flottante. À partir d’aujourd’hui je refuse tout espèce d’emprunt non [cautionné ?] par de bonnes et solides hypothèques. La défiance est la mère de sûreté et je suis très défiante. Baisez-moi et rendez-moi mes fonds si vous voulez que la confiance renaisse. Sinon prenez garde à quelque nouvelle révolution de Juliette en novembre. Je suis capable de tout et même d’accepter beaucoup d’or de votre main si vous voulez me soudoyer pour quelque expédition dangereuse où il faudra jouer des griffes, des pieds et des dents. En attendant je tiens mes armes en état et je vous attends mèche allumée et le cœur bourré jusqu’à la [gueule ?].
Juliette
1 Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e> chasseurs »).
« 8 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 331-332], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e850, page consultée le 02 mai 2026.
8 novembre [1850], vendredi soir, 8 h. ½
Vous avez beau faire des gribouillis et dire tout ce que vous voudrez de mes dessins, il n’en esta pas moins vrai que vous [séchez ?] de jalousie et que ma vie court plus d’un danger auprès de vous. Heureusement pour mes précieux jours que j’ai la prudente modestie de m’effacer le plus possible devant votre féroce talent et que je sais éviter les pièges que vous me tendez sous prétexte de me combler d’une douzaine d’huîtres. Je ne me refuse pas à la gober, cette douzaine d’huîtres, et bien d’autres avec, mais je ne vous ferai pas l’honneur dangereux, de toute façon, de me MESURER avec vous. Je laisse mon talent à l’ancre pendant que vous barbotezb le vôtre dans toutes sortes de mixtures hideuses qui font frémir les cœurs de la cheminée et pâlir tes tuyaux de poêles. Vous sentez que je ne peux pas décemment me frotter contre vous car je n’en sortirais pas BLANCHE. Quand vous me ferez voir des couleurs civilisées je verrai ce que j’ai à faire. Jusque-là je m’abstiens. Le spectre solaire ne lutte pas avec un fumeron. Mais Juju aime beaucoup les huîtres et elle en mangera tant que Toto voudra l’en régaler ? c’est sa manière de voir dégager de tous les préjugés d’école et de toute jalousie d’artiste et de crustacés d’ailleurs. D’ailleurs je ne suis pas fâchée de vous infliger un autre supplice de Tantale puisque vous les aimez. Vous tirerez la langue sur mes dessins et lorsque vous croirez n’avoir plus qu’à vous baisser et en prendre vous trouverez des écailles et des escargots aux cornes pasilaliniques sympathiques et [HOMINALES ?]1. Cette compensation vous sera tout à fait agréable et je suis sûre que vous la préférerez à la chose principale. Car si vous êtes un grand barbouilleur, vous êtes aussi un grand savant et vous ne dédaignez pas les découvertes utiles à l’humanité pas même celle des corsaires sur le Rhône2. Depuis on en voit partout, même sur le pré, quand Charlot les pilote jusque-là3. Mais dans ce temps de barbarie et de Moyen Âge on n’en voyait que sur le Rhône. Le seul endroit où ils pouvaient se ravitailler de canards sauvages, de serpents de mer, de Mlle X et autre choux colossal extra-lucide.
Maintenant baisez-moi et soyons amis, c’est moi qui t’en convie. Donnons cet exemple au monde qui nous contemple d’une ROSE vivant en bonne intelligence avec une bouteille à l’encre. Ô Toto, contiens-toi et sachec supporter une aimable rivalité. Dors bien et que tout ton noir se peigne en bleu dans tes rêves. C’est le seul cauchemard que je te souhaite, affreuse [illis.]
Juliette
1 Les recherches scientifiques sur le fluide des escargots étaient en vogue.
2 Au IXe siècle, la circulation des richesses sur le Rhône attire pirates et corsaires venus parfois de très loin. Les chroniques de l’époque relatent les premières expéditions des pillards, venus d’Afrique ou d’Espagne, qui s’installèrent en Camargue et à Valence après avoir pillé les cités proches du fleuve.
3 Le pré fait allusion au terrain sur lequel Charles s’est battu en duel contre Viennot.
a « n’en n’est ».
b « barbottez ».
c « saches ».
d « cauchemard ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
