7 novembre 1850

« 7 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 325-326], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e706, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon pauvre père heureux, bonjour ; dors, mon bien-aimé, ne te réveille pas. Tu me diras tantôt comment s’est passéea la nuit de cet enfant et la tienne. J’espère qu’il n’aura pas souffert davantage que lorsque je t’ai vu1 ? J’espère aussi que toutes ces émotions, jointes à la fatigue de la nuit, ne t’auront pas fait de mal et que ta pauvre gorge n’est pas pire ? En attendant que je sacheb toutes ces choses qui m’intéressent à un si haut degré je m’occupe de toi, mon petit homme, je te baise de l’âme, je te souris en pensée et je te désire de toutes mes forces.

Si tu savais combien de fois j’ai offert ma vie au bon Dieu, pendant cette longue semaine d’attente et d’angoisse, en échange de celle de ton cher fils, tu saurais combien c’est vrai que je t’aime et combien la pensée de te savoir souffrant ou malheureux m’est mille fois plus odieuse que la mort. C’est à ce point que je prends en horreur et en haine tout ce qui trouble ta tranquillité et cherche à te nuire de quelque façon que ce soit. Mais en revanche j’aime et je bénis tout ceux qui t’admirent et te sont dévoués. Va, j’ai l’amour bien complet, il n’y manque rien, pas plus ma reconnaissance pour Méry que mes griffes pour le vieux Viennot. Quand il voudra en essayer, de mes griffes, ce vieux gredin il verra si j’exagère la bonté et la portée de mon artillerie. En attendant je lui conseille de se tenir tranquille et de cacher sa honte et son infamie sous sa perruque aventurine de vieux jésuite déteint et de vieux plumitif éculé.

Maintenant je suis contente, je suis heureuse, je suis satisfaite, surtout si tu ne souffres pas, mon cher adoré bien-aimé, et si je dois te voir bientôt. Dormez pourtant bien fort et longtemps et ne venez que lorsque vous serez tout à fait reposé. Je t’aime, je suis contente, je suis fière je suis heureuse. Quel bonheur !!!!!!!!!!

Juliette


Notes

1 Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).

Notes manuscriptologiques

a « passé ».

b « saches ».


« 7 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 327-328], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e706, page consultée le 01 mai 2026.

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Moi aussi, je suis restée dans mon lit à l’instar du sauvage qui se couche quand sa femme est en couche. Moi aussi je me repose des fatigues de la guerre. Moi aussi je me dorlotea comme une hérote que j’aurais le droit d’être si le vieux Viennot me prêtait le collet seulement pendant cinq minutes d’un engagement très vif. Moi aussi je suis courbaturée et orientée par les émotions de la journée d’hier et des cinq précédentes. Aussi je me repose, je me dorlote, je me cocotte, je me mijoteb, je me frippotte dans mon lit. Tiens, c’est bien le moins après tout ce que j’ai enduré d’insomnie, d’agacement et d’inquiétude. Je trouve même que vous devriez m’allouer une petite indemnité de consolation et de rétamage pour tout ce que j’ai souffert et de détérioré pendant cette atroce journée d’hier. Je vous assure qu’un peu de velours et quelques tigres à cinq griffes me remettraient l’estomac que j’ai très malade. Voime, voime, si je demandais à ce bon Charles de M’AVANCER quelques FONDS de son ÉPARGNE je suis sûre qu’il ne me refuserait pas. Mais vous ? vous aviez l’oreille dure et toutes les huiles d’amandes douces ne sauraient vous faire entendre cette insidieuse question : Toto prête-moi cent sous ! Vous dormez n’est-ce pas ? J’en étais sûre d’avance. Eh ! bien on s’en passera de votre argent et on sera GAI tout de même et on illuminera ces verres de couleurs et on prendra le vieux baudet Viennot pour servir de monture à la prochaine ascension de Poitevin et c’est moi qui ferai la femme demi-nuec1. Tu bisques, tu rages, mais c’est comme cela et on en rendra compte dans ton journal. Quel événement. [Turquan ?].

Juju


Notes

1 À élucider.

Notes manuscriptologiques

a « dorlotte ».

b « mijeotte ».

c « demie-nue ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.