« 9 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 333-334], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1011, page consultée le 01 mai 2026.
9 novembre [1850], samedi matin, 8 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon cher petit homme, bonjour. J’espère que tu es toujours bien heureux et bien content et que ton Charlot aussi. Voilà un temps à souhait pour hâter sa guérison1. Hélas ! cela me fait souvenir que tu m’avais promis de me donner une petite culotte avant la rentrée de la Chambre2. De toutes tes promesses tu n’en aurasa pas tenu une seule. Pas plus celle du voyage que celle de la culotte. C’est triste. Maintenant il n’y a plus à songer ni à l’un ni à l’autre, la saison, la santé, les occupations et la bonne volonté s’y opposent. Aussi je me résigne, trop heureuse si tous ces sacrifices se changent pour toi en bonheur et en santé.
En attendant je te remercie du fond de l’âme de la lettre admirable que tu as écrite hier à Ziegler3. Si cet homme résiste à cette lettre si noble, si pieuse, si généreuse, et si sublime il faut qu’il n’ait ni probité, ni cœur ni intelligence. Je viens d’écrire un mot à Vilain pour lui dire de garder copie de la lettre de cette pauvre Eugénie4. J’espère qu’il en comprendra l’importance et qu’il ne négligera pas de la prendre, cette copie. Cependant je suis très fâchée de n’y avoir pas songé hier, j’aurais fait tout de suite la chose qui explique et qui complèteb toute cette démarche. Merci, mon pauvre bien-aimé, merci, honneur et bonheur à toi qui ne refuse ton appui et ton cœur à personne de ceux qui souffrent et qui prient, pas même aux morts, qui laissent un remords, un regret ou une recommandation sur la terre. Merci, mon adoré, je sens mieux que je ne te le dis toute la générosité sublime contenue dans ta sublime lettre. Si je pouvais t’aimer plus je le ferais en ce moment mais le bon Dieu lui-même ne pourrait rien ajouter à mon amour.
Juliette
1 Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).
2 La rentrée de la Chambre doit avoir lieu le 11 novembre.
3 Jules-Claude Ziegler est le père présumé de Jules-Charles, le fils d’Eugénie. En réponse à Victor Hugo, qui le prie vraisemblablement de recueillir son fils alors orphelin, Ziegler lui adresse une lettre dans laquelle il récuse sa paternité, et en explique les raisons. Cette lettre est conservée à la Maison de Victor Hugo de la Place des Vosges à Paris.
4 Eugénie a été inhumée au cimetière Montmartre, le 24 octobre 1850.
a « n’en n’auras ».
b « complette ».
« 9 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 335-336], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1011, page consultée le 01 mai 2026.
9 novembre [1850], samedi matin, 10 h.
C’est aujourd’hui mon jour de grande peignerie, il faut que je me dépêche si je veux être prête quand vous voudrez vous installer, mon petit homme. Aussi je vous grifouille presque coup sur coup mes informes élucubrations afin de n’avoir plus qu’à faire mes quinze tours avant que vous n’arriviez. Cela est d’autant plus nécessaire que je suis toute blaireuse et très peu en train de me remuer. Je souffre beaucoup depuis quelques jours et j’ai surtout une éruption au menton qui me fait très mal. Voilà déjà plusieurs nuits que les démangeaisons et la cuisson à cet endroit m’empêche de dormir. Dans ce moment-ci même j’ai toutes les peines du monde à résister au besoin de me gratter. J’irais bien voir le père Künckel mais je crains qu’il n’ait pas d’autre remède à me proposer que sa pommade, laquelle coûte 8 francs le pot1. Aussi je m’abstiens et j’attendrai encore quelques jours pour voir ce que cela deviendra. Jusque-là il faut que je m’habitue au supplice de Tantale puisque vous l’aimez au point de vouloir y retourner même avec moi2. Demain je demanderai à Montferrier de me donner une loge pour cette chose qui vous plaît tant. Nous verrons si vous oserez m’y laisser aller seule après m’avoir promis de m’y accompagner. D’aborda je n’irai pas sans vous, voilà qui est bien convenu. Je n’ai aucun goût pour le spectacle sans vous et encore moins pour celui-là que vous avez été voir déjà plusieurs fois sans moi. Cela ne m’empêchera pas de savoir quel est le véritable attrait pour vous dans ces représentations suivies. Les charmes d’Arnal et le décolleté d’Hoffmann ne suffisent pas pour expliquer cette passion tenace pour les ours de cette contrée suspecteb. En attendant, prenez garde à vous. Je vous veille et je vous surveille de près. Taisez-vous, vilain monstre, vous devriez rougir de honte. Un représentant, un homme grave, un académicien, un père de famille, faire des choses comme cela ! C’est édifiant pour vos électeurs et du propre pour moi. Voime, voime, prends garde à toi.
Juliette
1 Juliette Drouet souffre de la gale depuis le début du mois de mars 1850. Malgré les prescriptions du docteur Triger et du docteur Künckel, cette dermatose ne disparaîtra entièrement qu’après juin 1851.
2 Le Supplice de Tantale, comédie-vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, est joué sur la scène du Théâtre des Variétés depuis le 31 octobre 1850.
a « Dabord ».
b « suspectes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
