6 novembre 1850

« 6 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 321-322], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e594, page consultée le 02 mai 2026.

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Bonjour, mon pauvre doux adoré, bonjour, mon cher petit homme, bonjour et que le bon Dieu soit pour ton loyal fils aujourd’hui1. Après avoir hâté de tous mes vœux la fin de cette monstrueuse affaire j’en suis maintenant à désirer qu’elle n’ait pas lieu. Dire comment j’arriverai jusqu’à tantôt sans rien faire qui trahisse mon anxiété, je n’en sais rien car déjà j’ai passé une nuit sans sommeil et je songeais tout à l’heure à aller savoir à Saint-Mandé ce qui se passe, sans me montrer pourtant et sans attirer sur moi l’attention de personne. Si je ne craignais pas de te déplaire et si tu ne m’avais pas promis de venir chez moi attendre le résultat de cette misérable rencontre, je crois que je n’aurais pas pu rester chez moi et que je serais allée au-devant de la nouvelle, quelle qu’ellea soit, tant je suis tourmentée et tant je suis impatiente de savoir si le bon Dieu protège les nobles cœurs et les belles vies… Je n’en doute pas pourtant mais il est dans la nature humaine de craindre pour ceux qu’on aime tout en les confiant au bon Dieu.

Je ne sais même plus ce que je dis déjà. J’ai mal dans la tête. Ce pauvre enfant si loyal, si honnête et si calme ne se doute pas de l’agitation et du trouble qu’il me cause. Il est vrai que la distance, loin de diminuer l’inquiétude, l’augmente. La distance grandit le danger parce que l’imagination va toujours au-delà de la plus triste réalité. Il est probable que si j’étais avec vous tous que votre confiance en la bonne cause de ce noble enfant se communiquerait à moi et que je verrais approcher le moment décisif, sinon avec tranquillité, du moins avec courage. La nécessité même de vous épargner une seule minute d’angoisse me donnerait la force et le calme qui rassurent, mais livrée à moi-même et sans aucune espèce de diversion à la pensée qui m’occupe, je me laisse aller à toutes les plus douloureuses divagations sans pouvoir m’en empêcher. Pardon, mon pauvre adoré, si tu devais lire avant tout ce hideux griffouillis je le déchirerais tout de suite pour ne pas augmenter tes inquiétudes par les miennes. Mais j’espère que tout sera heureusement terminé lorsque tu liras cette déraisonnable élucubration. En attendant je vous bénis tous et je prie de toutes mes forces.

Juliette


Notes

1 Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).

Notes manuscriptologiques

a « quelqu’elle ».


« 6 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 323-324], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e594, page consultée le 02 mai 2026.

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Ah ! Enfin ! Tout est fini ! Et bien fini ; grâce à Dieu, et aussi à l’adresse de ce jeune héros, qui n’a pris de ce duel que juste la part qu’il faut pour constater son courage, son sang froid, son esprit et sa dignité. Toutes ces nobles qualités ont été dûmenta paraphées et devant témoins par ce coup d’épée apposé juste au bas de la page de ce beau chef-d’œuvre qu’on appelle Charles Hugo. Je ne veux pas me coucher sans avoir remercié le bon Dieu et tous nos pauvres doux anges de là-haut1, témoins invisibles, mais non impossibles, de ce duel inique dans le fond. Merci, mon Dieu, vous êtes bien le bon Dieu, merci mes doux anges bénis, merci. Je sens en ce moment les rayons de vos âmes qui illuminent mon cœur de joie. Merci et soyez heureux dans le ciel du bien que vous obtenez du bon Dieu pour ceux qui vous prient, vous regrettent et vous bénissent sur la terre. J’ai encore le vertige de la peur quoique je sache parfaitement qu’il n’y a plus aucun danger, AU CONTRAIRE. Cependant, mon Victor adoré, je n’ai pas voulu me coucher sans avoir rendu mes actions de grâce au bon Dieu de la protection évidente qu’il a accordéeb aujourd’hui à ton noble enfant. Je tenais aussi à te dire quelques douces paroles d’amour et de joie pour t’aider à passer la nuit auprès de ton cher fils. Sois heureux, mon bien-aimé, soignec ton bien-aimé fils, pense à moi, embrasse-le pour moi et ne te fatigue pas trop si c’est possible. Songe que ta gorge a besoin de soin aussi, et qu’une trop longue veille, après cette longue et pénible semaine d’attente et d’anxiété, pourrait te faire beaucoup de mal et retarder encore de plusieurs mois ta guérison si nécessaire pour tout le monde, si désirée par moi qui t’aime de toutes les forces de mon cœur et de mon âme. Bonsoir, père et fils adorés, bonsoir.

Juliette


Notes

1 Léopoldine Hugo et Claire Pradier, toutes deux mortes en 1843 et 1846.

Notes manuscriptologiques

a « dûments ».

b « accordé ».

c « soignes ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.