5 novembre 1850

« 5 novembre 1850 » [source : MVH, a8470], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e475, page consultée le 06 août 2026.

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Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, je t’aime, si cela suffit pour te préserver de tout mal et de tout chagrin. Tu dois être tranquille et bien portant ce matin car je t’aime, je t’aime, je t’aime. Cependant je ne serai moi-même rassurée que lorsque je t’aurai vu et que tu m’auras dit comment s’est terminéeb cette odieuse affaire1. Jusque-là il me sera impossible de n’être pas très tourmentée. C’est la première fois que je vois prolonger pendant six jours des pourparlers de ce genre. Si c’est pour un bien ce ne sera pas trop d’une semaine d’impatience et d’inquiétude, mon Dieu, mais si cela doit aboutir à une rencontre je trouve que ce sont des angoisses préliminaires de trop. Qui me dira ce qui s’est passé depuis hier au soir ? Il faut que j’attende que tu viennes et tu es toi-même trop occupé de l’issue de cette affaire pour t’éloigner de chez toi ne fût-cec que le temps de me dire deux mots. Aussi je me vois obligée d’attendre jusqu’à tantôt pour savoir si ton fils s’est battu, s’il est blessé, si je dois vous plaindre ou me réjouir. C’est un supplice que tu partages peut-être en ce moment, mon pauvre bien-aimé, s’il est vrai que rien ne soit encore terminé.

Je me suis couchée très tard hier dans l’espoir que tu viendrais peut-être. Puis je pensais que Vilain viendrait peut-être en sortant de chez toi et, sans lui expliquer le motif de ma demande, je lui aurais demandé comment allait tout le monde chez toi. Mais j’ai attendu jusqu’à près de 11h. Ne voyant personne, je me suis couchée sans envie de dormir et j’ai passé une nuit très agitée. Je crains qu’il n’en soit de même pour toi, mon pauvre adoré bien-aimé, ce qui redouble mon inquiétude et mon désir de te voir.

Juliette


Notes

1 Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).

Notes manuscriptologiques

a En haut à droite, d’une autre main, est écrit : « Duel Ch. Hugo »

b « terminé ».

c « fusse ».


« 5 novembre 1850 » [source : MVH, a8471], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e475, page consultée le 06 août 2026.

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L’air est tiède et les oiseaux chantent comme au printemps. Je voudrais croire aux présages pour me persuader que celui-ci en est un des plus rassurants. Malheureusement ma superstition n’est pas assez robuste pour détourner le cours de mes craintes qui augmentent de minute en minute. Plus l’affaire s’est traînée en longueur, plus le dénouement forcé approche et plus je suis tourmentée quoiqu’au fond peut-être il y ait plus de chance maintenant pour un arrangement pacifique que dans le commencement de la chose. Mais qui me le dira ? Combien de temps encore faut-il que j’attende pour savoir si je dois épanouir mon âme de joie sous le sourire de Dieu ou pleurer avec toi sur les suites d’un duel odieux et infâme de la part des misérables qui l’ont amené par leurs lâches injures ? Voilà ce que je me demande cent fois par minute sans pouvoir me faire prendre patience. Je n’ai même pas la ressource d’envoyer chez toi1 puisque personne de tes domestiques ne peut savoir ce qui se passe. Il faut que j’attende, que j’attende encore, que j’attende toujours, c’est horrible. Mais je ferais bien bon marché de mes angoisses passées si tout s’est bien passé et si ton fils Charles a enfin obtenu la légitime réparation des offenses dont ce vieux gredin2 s’est rendu coupable. Je t’avoue que tous mes tourments seront bien vite oubliés si telle est l’issue de cette révoltante affaire et que je dilaterai mes poumons oppressés par mon cri de joie : quel bonheur !!! Hélas ! toutes ces suppositions me restent sur le cœur et me pèsent presque comme un remordsa tant je suis tourmentée, tant mon ignorance me pèse et me rend malheureuse. Dépêche-toi de venir, mon adoré bien-aimé, je t’en supplie. En attendant je t’aime, je t’aime, je t’aime.

Juliette


Notes

1 Le verbe « envoyer », habituellement transitif, est ici employé absolument et sous-entend « envoyer quelqu’un ».

2 Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, auteur de l’article source du conflit avec Charles.

Notes manuscriptologiques

a « remord ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.