4 novembre 1850

« 4 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 317-318], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e320, page consultée le 02 mai 2026.

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Bonjour, mon Victor, bonjour, mon bon petit homme, bonjour. Où en est cette irritante affaire ? Ce vieux scélérat se réfugie-t-il toujours dans son inviolabilité caduque pour ne pas donner une vraie satisfaction à Charles1 ? Je donnerais tout au monde pour que cette méchante histoire fût terminée car je sens combien cette préoccupation doit t’inquiéter et te fatiguer. J’ai été bien aise que Vilain soit venu dîner chez Mme de Montferrier pour pouvoir rentrer chez moi le soir car, outre le peu de goût que j’ai pour découcher, il m’aurait été insupportable d’être éloignée de toi, dans ce moment-ci surtout. Non pas que je sois plus vite informée de ce qui m’intéresse, mais je suis près de toi et il me semble que dans un certain rayon magnétique le malheur ne peut pas t’atteindre. Aussi, mon doux adoré, je fais de ma pensée, de mon cœur et de mon âme trois cuirasses superposées pour te garantir de tout malheur. Il était temps que j’arrivasse hier car les [illis.] étaient fort longues. Le père et la mère et la sœur de Mme de Montferrier ont l’habitude de dîner à cinq heures et justement ils dînaient chez elle hier. On m’a fait un peu de grimace en commençant, ce qui me faisait prendre tout doucement le parti de n’y plus retourner pour dîner. Mais les [fronts ?] se sont éclaircis au dessert. Cependant je ne veux plus prendre d’engagement à jour fixe. Le jour où le hasard me fera libre de trop bonne heure j’irai leur demander à dîner. Cela ne les gênera pas, ni moi non plus et nous resterons les meilleurs amis du monde. Le pauvre Montferrier continue de souffrir, ce qui désole sa femme surtout depuis qu’il a dit que c’était le commencement de la fin. Je crois encore, que, outre ses souffrances physiquesa, il en a de morales qui l’inquiètent davantage car il m’a dit entre deux portes que les journaux ne battaient que d’une aile, qu’ils allaient mettre la clef sous la porte probablement2. Cette perspective de marmiteb renversée s’ajoutant à la sciatique, je comprends que le pauvre cousin3 souffre beaucoup et voie tout en noir. J’en suis vraiment fâchée car c’est un excellent homme toujours prêt à obliger, ainsi que sa femme, et qui sont particulièrement bons pour moi. Tu vois, mon pauvre bien-aimé, que de quelque côté que je me tourne je ne vois que des choses tristes. Mais je t’adore et je prie pour toi.

Juliette


Notes

1 Depuis le 1er novembre, les lettres évoquent un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).

2 Victor Sarrazin de Montferrier est le gérant d’un journal bonapartiste, LeMoniteur parisien.

3 Dans Histoire d’un crime, Victor Hugo confirme le lien de parenté qui existe entre Julie Duvidal de Montferrier, épouse d’Abel Hugo, et Victor Sarrazin de Montferrier. Néanmoins le degré de parenté reste à identifier. Victor et Julie sont-ils cousins, comme semble l’indiquer Juliette Drouet ?

Notes manuscriptologiques

a « phisiques ».

b « marmitte ».


« 4 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 319-320], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e320, page consultée le 02 mai 2026.

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Il est probable qu’il n’y a encore rien de terminé, mon cher bien-aimé, puisque je ne t’ai pas vu ? Je te sais si bon que je suis sûre que tu ne me laisserais pas dans cette cruelle anxiété si tu savais quelque chose de positivement bon à me dire. Il faut pourtant que cette affaire se termine car il est impossible qu’elle se prolonge indéfiniment de part et d’autre Je suis en proie à une impatience telle que les minutes me semblent des semaines. Il en doit être de même pour toi, malgré les diversions forcées que tu as, mon doux adoré, aussi serai-je délivrée d’un grand poids quand je te saurai hors de toute inquiétude. En attendant il faut redoubler de soins pour que ce bouillant garçon ne fasse pas d’imprudences inutiles. Si tu peux, tout en ne le perdant pas de vue, venir me rassurer un moment je t’en serai bien reconnaissante. Si tu ne le peux pas je ne t’en voudrai pas et je t’aimerai double pour me donner de la patience et du courage. À midi ton atelier1 sera chauffé et ton gargarisme prêt, tu n’auras qu’à venir en user. Moi-même je serai sous les armes et à vos ordres car je n’ai pas à sortir AU CONTRAIRE, car j’ai des raccommodagesa importants à me faire. Ainsi, mon petit homme, tâchez de venir de bonne heure et surtout de m’apporter de bonnes nouvelles. Si j’en crois mes pressentiments du moment ils sont très rassurants, mais j’aime mieux une bonne certitude que tous les meilleurs pressentiments qui peuvent très bien se tromper et prendre les désirs du cœur pour autant de bonnes chances. En fait de seconde vue je ne m’en rapporte positivement pour ce qui m’intéresse qu’à mes deux yeux. C’est pour cela, mon petit bien-aimé, que j’insiste tant pour te voir toujours et surtout à présent que tu as des sujets de tourments pour ton fils Charles. Tâche de venir le plus tôt possible et aime-moi si tu as un moment de répit. Moi je t’aime de toutes mes forces et je te baise de toute mon âme.

Juliette


Notes

1 Durant le mois d’août 1850, Victor Hugo s’est installé un atelier de peinture dans la salle à manger de Juliette Drouet. Alternant la peinture à l’huile et l’encre, il réalise, durant trois mois, de grands tableaux illustrant la vue de Paris ou de grandes architectures issues de son imagination.

Notes manuscriptologiques

a « racommodages ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.