3 novembre 1850

« 3 novembre 1850 » [source : MVH, a9097], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e140, page consultée le 05 mai 2026.

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Bonjour, mon petit homme, bonjour. Je ne te demande pas comment tu vas puisque tu ne peux pas me répondre et que la préoccupationa de l’affaire de ton fils doit nécessairement t’agiter et te tourmenter beaucoup1. Aussi, mon petit homme, il me sera impossible de songer à aller à Sablonville2 tant que cette vilaine affaire ne sera pas tout à fait arrangée et bien terminée. J’en suis fâchée pour nos hôtes3 que je n’ai pas eu la présence d’esprit d’avertir de ne pas compter sur moi mais je leur manquerai de parole sans remords. J’espère pourtant que ce vieux gueux4 comprendra l’odieux et le ridicule de sa conduite et qu’il donnera à ton fils la seule satisfaction qu’il puisse accepter de lui c’est-à-dire une rétractation dans son journal. C’est à quoi les témoins doivent travailler, y compris ceux mêmes de ce vieux gredin5. J’attends trois heures avec bien de l’impatience ; malheureusement nous n’y sommes pas encore. Si tu pouvais venir dans l’intervalle le temps me semblerait moins long. En attendant, je regrette bien que la susceptibilité de Charles ait fait lever ce hideux lièvre aromatique pour n’avoir pas besoin de cela dans ce moment-ci. Enfin j’espère que tout s’arrangera d’une manière satisfaisante mais tant que je n’en aurai pas la certitude je ne serai pas tranquille.

Juliette


Notes

1 Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).

2 Quartier de Neuilly-sur-Seine où les Montferrier possèdent une maison de campagne.

3 Les Montferrier.

4 Il s’agit de Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire et auteur de l’article source du conflit avec Charles Hugo (voir supra).

5 Les témoins de Charles Hugo étaient Alexandre Dumas et Méry. Ceux du père Viennot se récusèrent et furent remplacés par ceux de son fils (voir supra).

Notes manuscriptologiques

a « préocupation ».


« 3 novembre 1850 » [source : MVH, a9098], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e140, page consultée le 05 mai 2026.

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Je n’avais pas pu t’écrire hier, mon doux bien-aimé, puisque j’étais partie de très bon matin avec ce pauvre Vilain pour tous ces tristes pèlerinages de morts1. Hier au soir j’étais trop fatiguée de toutes manières. Aussi me suis-je couchée dès que Mme Guérard et le père Cacheux ont été partis. Du reste ce pauvre bonhomme est toujours sans nouvelles de sa fille. Il paraît qu’elle est partie se croyant grosse…… de son mari, ce qui l’exaspérait au dernier point chaque fois que cela lui arrivait, et emportant 71000 F. qu’elle n’avait déclarés qu’au chiffre de 4500 F., plus tout son trousseau de bijoux et la moitié de l’argenterie ne laissant pour tout renseignement la menace de se tuer si on cherchait à découvrir sa retraite. Cette conduite singulière n’influe en aucune manière sur la bonne opinion de son mari, de son père et de ses amis. Je n’ai pas le droit d’être plus soupçonneuse qu’eux mais si cette dame n’a pas d’amant elle a au moins le cerveau bien détraqué. Mais qu’est-ce que cela me fait les excentricités de cette bourgeoise honnête, peut-être, mais très immodérée. J’ai bien autre chose en tête qui m’occupe et me tourmente et je donnerais toutes les escapades de cette femelle voirea même toutes les cornes d’abondance2 du mari pour être sûre que mon Charlot ne se battra pas.

Juliette


Notes

1 C’est la période de la Toussaint. Victor Vilain vient de perdre son épouse Eugénie-Constance Drouet, cousine et filleule de Juliette.

2 Jeu de mots qui, tout en s’appuyant sur la métaphore bien connue signifiant richesse et quantité, joue sur l’allusion aux cornes du cocu et sur l’expression « avec abondance de cœur », qui signifie « avec une entière confiance ».

Notes manuscriptologiques

a « voir »


« 3 novembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 315-316], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e140, page consultée le 05 mai 2026.

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Je ne saurais pas te parler d’autre chose que de cette absurde affaire, mon pauvre bien-aimé, car tu sais que lorsque quelque chose me tient au cœur il m’est impossible de ne pas en parler toujours. Si tu savais combien je trouve le temps long et combien je m’irrite de mon impuissance tu me plaindrais, mon cher petit bien-aimé, quoique tu aies bien autre chose à faire que penser à moi dans ce moment-ci. Tu m’as promis de tâcher de venir aussitôt après l’issue de cette affaire quelle qu’ellea soit. J’y compte, mon petit homme, et je tâche de me faire de la patience avec cette promesse. De ton côté, mon cher bien-aimé, ménage-toi et prends soin de ta gorge. Ne te tourmente pas si tu peux, tâche d’empêcher ton jeune lion de se frotter à cette vieille brebis galeuse et rogneuse, non pour le danger qu’il y a, mais pour la propreté physiqueb et morale de son jeune individu. Je ne peux pas te dire à quel point la pensée de ce vieil immonde me dégoûte. Je ne voudrais me battre avec lui qu’avec une pincette et un balai et sans autre témoin que le chlore. File, vilain vieux scélérat.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « quelqu’ ».

b « phisique ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.