« 16 novembre 1850 » [source : MVH, a8476], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1475, page consultée le 01 mai 2026.
Sablonville1, 16 novembre [1850], samedi après-midi, 4 h. ½
Je suis seule au logis, mon bien-aimé, et j’en profite pour te dire que je t’aime et que je n’ai pas levé les yeux une seule fois pendant tout le trajet de la rue Saint-Dominique2 ici, tant j’avais ma pensée fixée sur ton adorable souvenir. Aussi le chemin ne m’a pas paru long je t’assure et je m’aperçois seulement à présent que je suis éreintée et que je ne peux plus remuer ni pieds ni pattes. M. de Monferrier est à Paris. Je suis donc toute seule, c’est-à-dire avec une ménagerie complètea criant, sautant, jappant, remuant et frétillant. Je ne sais auquel entendre et pour couper court à toutes ces démonstrations hospitalières je me réfugie dans le petit parloir où je te griffouille toutes ces pauvretés à la lueur douteuse du crépuscule. Je t’aime, mon Victor, je t’aime devant Dieu qui me voit plus que je n’ose le faire devant toi parce que l’âme a sa pudeur comme le corps3.
Si tu savais quelle douloureuse impression j’ai rapportéeb de cette espèce de vision que j’avais entrevue ce matin en passant sous tes fenêtres tu me plaindrais au lieu de te moquer de moi. Il fut un temps où la vue d’un gilet à carreaux4 te mettait hors de toi bien que les pattes de ce gilet se promenassent à un quart de lieuec de chez moi et que l’individu me fûtd tout à fait inconnu. Il y a loin de cette jalousie-là à votre indifférence d’aujourd’hui et pourtant je suis plus que jamais la pauvre Juju qui vous adore. C’est peut-être là mon tort.
1 Quartier de Neuilly-sur-Seine où les Montferrier possèdent une maison de campagne.
2 Réputé pour ses beaux hôtels particuliers, cet axe long à l’époque de près de 2,5 km, sera ultérieurement modifié lors du percement du boulevard Saint-Germain. La rue commençait alors rue des Saints-Pères (au Faubourg Saint-Germain) et courait jusqu’au quartier des Invalides. Juliette vit alors Cité Rodier. Ce passage par la rue Saint-Dominique permet d’imaginer que Juliette a pu faire un détour pour rencontrer Victor avant de se rendre à Neuilly, à moins que cette rue soit un axe obligé pour ce trajet.
3 Allusion à une réplique de Marie Tudor dans la pièce homonyme, qui heurta les sensibilités d’une frange du public (« […] chez une femme le cœur a sa pudeur comme le corps » (Journée III, 1re partie, sc. 4).
4 Référence métonymique à une mode vestimentaire masculine des années 1830. Dans La Mode : revue des modes du 5 janvier 1835, le gilet à carreaux est présenté comme faisant partie de la parfaite panoplie dernier cri des jeunes élégants allant se promener au bois de Boulogne et aux Tuileries.
a « complette ».
b « rapporté ».
c « lieu ».
d « fut ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
