17 novembre 1850

« 17 novembre 1850 » [source : MVH, a8477], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1547, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, bien-aimé, bonjour, mon Victor, bonjour. Je t’envoie ce bonjour de mon lit car je ne suis pas restée chez mes campagnards1 quelques instances qu’ilsa m’aient faites. Je suis revenue avec la sœur Louise2 et le jeune Lacombe3 et sans bourse déliée4 car M. de Montferrier avait gagné nos places aux dames à cet infortuné petit olibrius5. Du reste jamais je n’avais été mieux inspirée contrairement à mes habitudes car ils doivent dîner aujourd’hui tous chez les [Obert ?]6 et Lacombe serait venu m’apporter une lettre de congé le soir pour m’en prévenir si je n’y étais pas allée. Tout un entremêlé de cordialités pour toi, d’affectueuses insistances pour moi pour que j’y aille jeudi prochain et de malédictions sur mes voleurs7. Il était évident qu’on avait prévenu Mme de Montferrier une heure avant parce qu’elle arrivait de Paris et ses premiers mots ont été pour les défendre mais son mari n’a pas eu de peine à lui démontrer que c’était d’infâmes filousb et il n’y a plus eu qu’un chœur général d’imprécations sur ces hideux coquins. J’ai su même par Lacombe en revenant le soir que M. de Montferrier dans un moment où je n’y étais pas avait grondé sa femme pour avoir été la cause indirecte de cette atroce mystification. Je le regrette très vivement parce que la pauvre femme n’y est absolument pour rien que pour un sentiment aimable et gracieux puisqu’elle avait songé à me le donner. Mais je sais très bien qu’elle ne se connaît pas en bric-à-brac et ce n’est [que] sur sa recommandation que je l’ai acheté. Toute la faute est à moi et je ne veux pas qu’on y retranche rien parce que je ne veux pas trouver des circonstances atténuantes à ta bonté ineffable, à ton indulgence adorable, à ta générosité inépuisable que la grandeur et la supériorité de ta sublime nature sur celle des autres hommes.

Maintenant j’ai pris mon parti de cette ignoble flouerie dans l’espoir que cette peine donnée au quignon et à la mauvaise fortune te préservera de tout malheur d’ici à longtemps. Maintenant encore baise-moi, pardonne-moi et aime-moi.

Juliette


Notes

1 Les Montferrier, à qui Juliette a rendu visite la veille à Sablonville.

2 Probablement Louise Rivière.

3 Sans doute le fils ou le jeune frère de Francis Lacombe.

4 L’usage accepte le participe au lieu de l’infinitif pour cette formule signifiant « sans qu’il en coûte rien ».

5 Provenant de divers personnages de l’histoire romaine portant ce nom (parfois orthographié « Olybrius ») et qui souvent sont confondus, le substantif s’utilise familièrement pour désigner un fanfaron ridicule jouant les mauvais garçons.

6 Les Montferrier sont de grands mélomanes. Il n’est pas impossible qu’ils fréquentent le célèbre compositeur Auber, dont Juliette saura bientôt écrire correctement le nom (voir sa lettre du 7 décembre 1850).

7 Juliette a été victime d’un larcin ou d’une escroquerie. Elle évoque de nouveau la chose dans les lettres du 18 novembre.

Notes manuscriptologiques

a « qui ».

b « filoux ».


« 17 novembre 1850 » [source : MVH, a8478], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1547, page consultée le 01 mai 2026.

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Mon petit homme, si vous aviez le sens commun vous viendriez de bonne heure finir votre admirable dessin dont j’ai rêvé cette nuit, vous mettriez à profit la journée du dimanche et vous m’en feriez profiter par contrecoupa en étant avec moi davantage que de coutume.

Il paraît à ce que dit Suzanne que vous vous êtes très bien trouvé de son service. Il est vrai que vous poussez l’indulgence et la mansuétude envers les domestiques jusqu’à l’absurde ce qui ne prouve pas, malgré les dires de Suzanne et le désir qu’elle a que vous ayez été content que votre fumigation ait étéb bien donnée1. Ce soir je redoublerai de soin et de chaleur pour compenser dans tous les cas l’effet de la fumigation d’hier. En attendant je vous aime et je serais très heureuse si vous veniez de bonne heure tantôt. J’ai lu l’article de M. de Lapierre2 et je n’en ai pas été bien satisfaite, les restrictions politiques en dehors. Il est vrai qu’il y manque surtout le grand assaisonnement du talent. Je suis gâtée par une rédaction bien autrement vigoureuse, logique, étincelantec et royale. Aussi cet article ne m’a-t-il pas impressionnée du tout malgré le nom de ton cher fils et le sujet auquel il fait allusion. Cela ne vaut pas la grosse et brusque sollicitude de Montferrier. On sent quand il parle de Charles et de la chose en question que son cœur bat, qu’il est heureux du résultat de cette aventure et qu’il aurait été au désespoir s’il en avait été autrement. Tout cela n’empêche pas que M. de Lapierre n’ait cherché à être très agréable à ton fils et à vous tous mais il y manque ce je-ne-sais-quoi qui plaît et qui entraîne. Il est vrai aussi que je suis très difficile à contenter pour tout ce qui vous touche. Je t’aime toi. Dépêche-toi de venir si tu ne veux pas avoir ta seconde joue griffée.

Juliette


Notes

1 Souffrant de maux de gorge depuis le mois d’août, Victor Hugo suit ce traitement par la fumée ou par la vapeur obtenues en brûlant des substances médicamenteuses. Il sera opéré de la luette le 4 décembre 1850.

2 Eugène-Hubert de La Pierre, sous-lieutenant au 8e chasseurs, était l’un des témoins de Charles Viennot lors du duel opposant ce dernier à Charles Hugo le 6 novembre 1850 (voir les lettres autour de cette date). L’article dont il est question a été publié dans le feuilleton du Courrier françaisdu 10 novembre 1850, en rez-de-chaussée, sous la rubrique « Causeries ». L’auteur entend y défendre la pratique du duel, qui, selon lui, « supplée à l’insuffisance du législateur ». Il y rétablit la vérité quant aux circonstances ayant amené ce duel, et dénonce les erreurs de jugement de nombreux journaux ayant confondu le père et le fils Viennot. Il écrit : « […] jamais nous n’avons vu un combat mieux engagé, plus vivement soutenu que celui de ces deux braves jeunes gens, l’un tout frais sorti des bancs de l’école, l’autre marié depuis six mois à peine. C’est que l’honneur seul était en cause, et que nulle animosité n’excitait les combattants. Allez dans la famille de M. Hugo, on vous y parlera de M. Ch. Viennot avec un sentiment d’affectueuse estime, j’allais presque dire de vénération. Allez chez M. Ch, Viennot, vous l’entendrez parler de son jeune adversaire dans les termes les plus flatteurs et nous-même, qui lui servions de témoins, nous devons l’avouer : la bravoure dans un tout jeune homme nous est tellement sympathique, nous va tellement droit au cœur, que, tout en combattant les idées de M. Ch. Hugo plus vigoureusement que jamais, nous défendrions sa personne maintenant. »

Notes manuscriptologiques

a « contre coup ».

b « était été ».

c « étincellante ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.