« 1 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/44], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e25, page consultée le 02 mai 2026.
1er novembre [1850], vendredi matin, 8 h.
Bonjour mon bien-aimé, bonjour mon père adoré, bonjour.
Eh ! bien, es-tu moins inquiet, l’affaire de Charles est-elle arrangée1 ? Quand le saurai-je ? Il m’est impossible de ne pas m’en tourmenter tant que je ne saurai pas que c’est fini sans aucun mal pour vous tous mes pauvres êtres aimés. Quand je pense à la monstrueuse et cynique ingratitude de ces misérables, je comprends l’indignation et la colère de ton fils et je regrette de n’être qu’une femme pour leur faire rentrer dans leur hideuse gorge toutes leurs lâches infamies. Cependant j’avoue que c’est faire trop d’honneur à ces galériens… manqués grâce à ta généreuse intervention, que de risquer sa belle vie contre leurs peaux immondes. Aussi j’espère que quelque heureux incident empêchera ce duel si recherché par ton fier et loyal fils et que leurs turpitudes n’auronta pas la chance d’être lavéesb ni même teintesc de leur sang vif. Tu devines, mon doux adoré, avec quelle impatience j’attends que tu viennes me dire l’issue de cette provocation. Tant que je ne t’aurai pas vu, je sens que je serai la plus malheureuse des femmes.
Depuis hier j’ai un mal de tête fou. Toute ma force y suffit à peine. Il y a eu un moment même où je criais malgré moi tant les douleurs étaient vives. Ma nuit s’est passée très agitée. Je serais restée au lit si je n’avais pas à t’acheter du carton et si je n’attendais pas du monde tantôt, et encore si je ne voulais pas aller à la messe ce matin pour prier pour toi et pour tous ceux que tu aimes.
Juliette
1 Un conflit oppose Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs ») [Note de Sylviane Robardey-Eppstein.]
a « n’aura ».
b « lavée ».
c « teinte ».
« 1 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/45], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e25, page consultée le 02 mai 2026.
1er novembre [1850], vendredi matin, 10 h.
Je ne suis pas encore levée, mon petit homme, mais la matinée ne se passera pas que je n’aie fait ta commission.
Je regrette, mon doux adoré, que tu ne m’aies pas donné un moyen d’envoyer savoir chez toi des nouvelles de cette affaire de Charles qui me tourmente plus que je ne peux te le dire. Le temps lui-même porte à la tristesse et au découragement et je t’avoue que je suis dans les meilleures conditions du monde pour m’inquiéter et me faire beaucoup de chagrin. D’un autre côté, mon petit homme, je sens qu’il ne t’est guère possible de songer à moi dans des choses aussi pressantes et aussi impérieuses. Je ne t’en veux pas de m’oublier, je te supplie même de ne pas ajouter à tes propres tourments celui de me savoir malheureuse, mais dès que tu seras tranquille et qu’il n’y aura plus aucun doute sur l’heureuse issue de la trop vive susceptibilité de Charles, tâche de venir me voir ou au moins de me faire savoir que tu n’as plus d’inquiétudes d’aucune sortea. En attendant je vais aller à la messe dans l’espoir que le bon Dieu écoutera ma prière pour votre bonheur à tous. Je crains que tu ne viennes pendant ce temps-là. Si cela était, je te prierais de m’écrire un petit mot pour me rassurer. En attendant, mon adoré bien-aimé, je vais me dépêchez d’entendre la messe et de faire ta commission.
Je te bénis, je t’aime et je fais de mon amour pour toi une cuirasse protectrice et invulnérable pour ton fils Charles qui est aussi mon fils par le cœur et par le dévouement que je te porte et que je lui porte ainsi qu’à toute ta chère et précieuse famille.
Juliette
a « d’aucune sortes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
