11 novembre 1850

« 11 novembre 1850 » [source : MVH, a8474 ], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1344, page consultée le 01 mai 2026.

XML

Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, je vous aime, et vous ? Vous aviez l’air de ne pas vous en soucier beaucoup hier, et il m’a fallu travailler énormément pour rapprocher votre jambe de la mienne. Je ne sais pas si vous preniez Louise1 pour le pôle Nord mais votre aiguille aimantée se tournait trop volontiers de ce côté-là2. Mais je ne perds pas la carte et je surveille tous les mouvements désordonnés de votre trop sensible boussole. En attendant vous avez promis à ces jeunes filles des choses que vous ne pourrez pas tenir probablement. J’ai grand peur pour elles et encore plus pour moi que vous ne puissiez pas nous faire voir Angelo demain3. Ce sera une véritable déception pour toutes car elles y comptent absolument sans se douter ou sansa vouloir accepter les mille difficultés qui s’opposeront à ce que votre bonne et charmante intention reçoive son exécution. Quant à moi qui ai l’expérience de ces déceptions désagréables je ne me fais pas illusion et je ne croirai à mon bonheur que lorsque je le tiendrai. Jusque-là je ne me livrerai à aucune joie anticipée.

Cher petit homme, comment es-tu revenu hier ? Je n’ai pas voulu allonger notre bonheur du petit bout de chemin de la voiture à la porte de Montferrier parce que je ne voulais pas retarder ton retour chez toi surtout avec l’affreux cocher que tu avais. Du reste nous avons été parfaitement reçues chez le cousin qui par un hasard doublement heureux n’avait personne à dîner ce jour-là. Le soir il est venu le vieux bonhomme Lemercier4 et un monsieur du voisinage qui nous a conduitesb à la barrière5 prendre une voiture à l’heure et j’étais rentrée chez moi à 10 h. ½. À table Montferrier m’a demandé si Charles était content de l’article de Lapierre6. Je lui ai dit que oui et je l’ai remercié en ton nom de la sollicitude et de la courtoisie qu’il mettait dans toute cette affaire, à quoi il m’a répondu qu’il (Charles) était désormais l’enfant de la maison. C’est grand dommage que cet excellent homme souffre comme un damné car il est vraiment bon et charmant pour tout le monde et en particulier pour moi qui t’aime de tout mon cœur.

Juliette


Notes

1 Il s’agit sans doute de Louise Rivière.

2 Juliette reprend la thématique scientifique de la boussole pasilalinique, objet de toutes les conversations en cette fin d’année 1850, sujet qu’elle a abordé dans les lettres précédentes, et sur lequel elle fait varier toutes sortes de connotations sexuelles.

3 Le drame connaît en effet une reprise depuis le mois de mai, avec Rachel dans le rôle de la Tisbe.

4 À élucider.

5 Il s’agit probablement de la barrière de l’Étoile (également connue sous les noms de barrière des Champs-Élysées ou barrière de Neuilly).

6 Eugène-Hubert de La Pierre, sous-lieutenant au 8e chasseurs, était l’un des témoins de Charles Viennot lors du duel opposant ce dernier à Charles Hugo le 6 novembre 1850. L’article dont il est question a été publié dans le feuilleton du Courrier français du 10 novembre 1850, en rez-de-chaussée, sous la rubrique « Causeries ». L’auteur entend y défendre la pratique du duel, qui, selon lui, « supplée à l’insuffisance du législateur ». Il y rétablit la vérité quant aux circonstances ayant amené ce duel, et dénonce les erreurs de jugement de nombreux journaux ayant confondu le père et le fils Viennot. Il écrit : « […] jamais nous n’avons vu un combat mieux engagé, plus vivement soutenu que celui de ces deux braves jeunes gens, l’un tout frais sorti des bancs de l’école, l’autre marié depuis six mois à peine. C’est que l’honneur seul était en cause, et que nulle animosité n’excitait les combattants. Allez dans la famille de M. Hugo, on vous y parlera de M. Ch. Viennot avec un sentiment d’affectueuse estime, j’allais presque dire de vénération. Allez chez M. Ch, Viennot, vous l’entendrez parler de son jeune adversaire dans les termes les plus flatteurs et nous-même, qui lui servions de témoins, nous devons l’avouer : la bravoure dans un tout jeune homme nous est tellement sympathique, nous va tellement droit au cœur, que, tout en combattant les idées de M. Ch. Hugo plus vigoureusement que jamais, nous défendrions sa personne maintenant. »

Notes manuscriptologiques

a « s’en ».

b « conduit ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.