10 novembre 1850

« 10 novembre 1850 » [source : MVH, a8472], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1184, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon Toto, bonjour mon bien-aimé, bonjour. Je viens de copier la réponse de Ziegler pour envoyer l’originale à la grand’mère1. Cependant avant je désire que Vilain s’informe à toi s’il n’y a pas inconvénient à envoyer cette réponse originale à cette vieille femme et s’il ne faudrait pas mieux ne lui en donner que la copie ? Je crains tant qu’en échange de ton ineffable bonté tu n’aies des ennuis et des désagréments de cette prétention généalogique de formes et de ressemblances remontant à 300 ans. Tout cela est bien ridicule et bien odieux en face de la lettre de cette pauvre femme morte2, de cet enfant abandonné et de la sublime prière que tu lui faisais aux noms de tous les deux3.

Maintenant il n’y a plus rien à tenter et rien à espérer de ce côté, cela est malheureusement trop clair car tu as fait humainement tout ce qu’on pouvait faire pour éveiller ou pour créer un bon sentiment dans le cœur de cet homme si fort sur les signes distinctifs des races4, si étranger à toutes les admirables vertus qui font les hommes grands, nobles, bons, généreux, honorables, puissants et sublimes. Ce n’est pas la première fois que l’occasion se présente de te comparer à d’autres hommes, tes inférieurs en toute chose, mais c’est la première fois que le contraste est aussi frappant, aussi choquant et aussi douloureux. Cet homme est ton antipode moral.

Mon Victor bien aimé, je baise tes pieds en signe de respect, de vénération et d’adoration. Je t’aime avec ce que j’ai de plus pur, de plus tendre, de plus religieux dans le cœur. Tu es pour moi le dieu visible qui est au ciel.

Juliette


Notes

1 Peut-être Françoise Marchandet, tante maternelle de Juliette, mère d’Eugénie Drouet, donc grand-mère de Jules-Charles Drouet que Ziegler refuse de reconnaître.

2 Eugénie Drouet est morte en octobre.

3 Tout porte à croire que Victor Hugo a prié Jules-Claude Ziegler de reconnaître ou de recueillir Jules-Charles, fils orphelin d’Eugénie. Voir la lettre de la veille, 8 h.

4 Formule en lien avec les travaux de Lavater en physiognomonie, que l’on retrouve avec quelques variantes dans certains ouvrages du temps en anthropologie et en zoologie.


« 10 novembre 1850 » [source : MVH, a8473], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e1184, page consultée le 01 mai 2026.

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Je sais que ton fils Charles va toujours de mieux en mieux1 mais je sais aussi que vous êtes allé aux Italiens2 avec votre fils Victor3 ce qui ne me fait pas le même plaisir. D’abord vous m’aviez dit que c’était la nécessité d’accompagner ces dames qui vous forçait à cette dure extrémité et il se trouve qu’il n’y a pas d’autres dames que votre homonyme filial ce qui n’est pas aussi drôle. Je vous préviens que je ne suis pas contente du tout et qu’il fera chaud quand je vous ferai des dessins4. Je ne suis pas si pasilalinique5 que ça et je n’aime pas assez les huîtres pour avaler tout ce qu’il vous plaira entre deux écailles6. Aussi je vous conseille de vous bien tenir car j’ai une furieuse démangeaison de ME MESURER avec vous et de ne pas même laisser votre queue sur le champ de bataille. Il n’y a pas de fluide escargotique7 qui puisse vous soustraire à l’influence graffignotique8 de mes ongles et de mes griffes. Il est vrai que vous avez pour circonstances atténuantes la santé de Victor. Vous ne voulez pas qu’il rentre trop tard ce pauvre enfant et puis il pouvait rencontrer des duchesses, toutes choses dangereuses pour un homme aussi délicat. Et comme vous êtes très bon père vous avez voulu être copain avec lui afin de partager toutes ses fatigues et tous ses périls. Quel dommage qu’il n’y ait pas de prix de vertus paternelles. À vous seul vous auriez absorbé toutes les grenouilles monthyonnes9. J’espère que Chaumontel en fondera de ces prix de dilettantisme vertueux et paternel car il faut encourager la religion et la famille pour arrêter les progrès de l’anarchie et des Jujus qui vous débordent10 et qui menacent de vous engloutir tous. Voime, voime, je te réglerai ton compte tantôt. Jusque-là sois calme et repasse tes gammes chromatiques, je te chanterai la mienne sur tous les tons avec accompagnement de triques en ut majeur. Tu m’en diras des bonnes nouvelles.

Juliette


Notes

1 Charles s’est battu en duel le 6 novembre (vois les lettres autour de cette date et la note concernant l’affaire).

2 Le théâtre des Italiens est alors installé salle Ventadour, rue Neuve-Ventadour. La veille, pour l’ouverture du théâtre, on a donné La Sonnambula de Bellini.

3 François-Victor Hugo.

4 Juliette agrémente souvent ses lettres de dessins pleins d’humour, que Victor Hugo apprécie.

5 Adjectif associé à la boussole pasilalinique sympathique, appareil portatif inventé en 1850, censé permettre la communication universelle de la pensée à distance, et fondé sur un phénomène désigné sous le nom des « escargots sympathiques », ceux-ci étant supposés communiquer leur excitation sexuelle à leurs congénères par un fluide magnétique. Ce mode de communication télépathique et télégraphique fut décrit dans un mémoire par MM. Benoît et Biat et bénéficia d’une grande publicité dans les journaux mais la théorie farfelue devint rapidement objet d’amusement et de risée.

6 Juliette joue sur plusieurs allusions. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’huître était définie dans les dictionnaires comme un « poisson de mer qui se nourrit entre deux écailles ». Par ailleurs, au figuré et familièrement, une « huître » peut désigner une personne stupide.

7 Voir la note supra. – L’allusion sexuelle est assez évidente.

8 Néologisme que Juliette crée sur le modèle des formules scientifiques fondées sur l’adjectivisation d’un substantif, avec le suffixe reconnaissable. Elle produit également un jeu de mots qui, en inversant les voyelles, associe l’adjectif « griffagne » (équivalent sous sa plume à « furieuse »), et l’homonymie avec le préfixe « graph- ». Dans le contexte de la lettre, il s’accorde avec la thématique de la communication et de l’écriture à distance (puisque les expériences sur les fluides des escargots servent à développer des méthodes télégraphiques).

9 Allusion au prix Monthyon, récompensant des actions vertueuses, délivré par l’Académie française. Une autre récompense du prix Monthyon était délivrée par l’Académie des Sciences. Or, il y eut, au début de l’année 1850, une querelle quant à la paternité de la découverte des effets électromoteurs des muscles observés sur une grenouille, suscitant également une querelle terminologique (grenouille « galvanoscopique » vs grenouille « rhéoscopique »). Visiblement, Juliette est au courant des comptes rendus des séances de l’Académie des Sciences.

10 Le verbe « déborder » est à comprendre dans son sens militaire (attaquer l’armée ennemie sur les flancs et l’arrière, l’encercler).

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.