« 5 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1851/18], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e418, page consultée le 01 mai 2026.
5 mars [1851], mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon Victor, bonjour, mon petit homme, bonjour, viveur, bonjour, blagueur, bonjour, démotraque, bonjour. Il paraît que vous n’avez de grippe que pour moi et que dès qu’il s’agit de bâfreriesa, aussi étrangères qu’étranges, vous retrouvez vos badigoinces1 et votre pharynxb en état ? Je vous en fais mon compliment mais je ne m’en félicite pas par un excès de modestie qui convient au jour où nous sommes. Tout n’est que poussière et retourne en poussière, même les Mardi-gras, témoin celui d’hier qui était plus poudreux que joyeux, du moins pour moi qui me suis très peu amusée malgré les soles normandes, les perdreaux rôtis, les crêpes ratées et les beignets insignifiants, Lacombe échigné2, les virtuoses grippées, et mes hôtes crispés. Tous ces ingrédients qu’on appelle un bon dîner et des convives aimables n’ont eu aucune prise sur ma morosité et ma maussaderie. Il n’y a pas jusqu’à notre station chez Dourlens le grand, l’antique, le célèbre Dourlens qui n’ait été un ennui et une fatigue de plus. Je suis rentrée à la maison à 1 h. ½ du matin, moins gaie et moins heureuse que je n’en étais sortie puisque j’y rentrais sans vous. Je comparais avec une triste et douloureuse amertume cette nuit si pleine de bruit, si vide de bonheur, à celle si remplie d’extase, de joie et d’amour d’il y a dix-huit ans et j’étais honteuse d’avoir survécu à cette nuit héroïque où [vous] m’avez préférée à tout3. Il y a des cas où l’honneur consiste à être tué sur la brèche. L’amour est par-dessus tout un de ceux-là. Le bonheur n’a pas deux Austerlitz et il a d’innombrables Waterlooc. Toutes ces réflexions que je traduis ici à l’occasion de ce péteux anniversaired, je les fais intérieurement depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre. Seulement j’ai la discrétion de les garder pour moi toute seule. J’aurais dû persévérer dans cet honnête silence et ne vous dire que ce que vous voulez perdre : mon Victor, je t’aime.
Juliette
1 Badigoinces (familier) : lèvres.
2 Échigné : fatigué, à qui on a rompu l’échine.
3 Juliette et Hugo fête leur première nuit deux fois : le 16 février et le mardi-gras (Hugo ayant refusé d’aller à un bal pour passer la nuit avec Juliette). En réalité, le mardi-gras 1833 était le 19 février.
a « baffrerie ».
b « pharinx ».
c « Watterloo ».
d « anniversaires ».
« 5 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1851/19], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e418, page consultée le 01 mai 2026.
5 mars [1851], mercredi midi
Je ne m’habillerai pas, mon petit homme, puisque tu m’as dit que tu n’allais pas à la Chambre aujourd’hui. Je t’attendrai au coin de mon feu avec une défiance et une impatience dignesa du moins exact et du plus indifférent des hommes et des représentants. Je n’espère pas te voir avant ce soir à cause des innombrables Événements que tu dois avoir à fouetter après ces trois jours gras. Et puis le bonhomme Roussel qui doit avoir aussi besoin de quelques petites réparationsb, quant aux carabiniers de Charles, qui n’est pas amusant, il peut bien s’astiquer tout seul pour une fois. Il reste donc Mme Constant, rue Notre-Dame-de-Lorette no….c1 et toute la rédaction mâle et femelle de ce pseudonyme Erdan2. Vous voyez que, sans que vous me le disiez, je me rends compte de toutes vos importantes occupations les plus avouées, les moins avouables, les plus flagrantes et les moins occultes. Aussi je vous le répète, je ne compte pas sur vous avant sept heures moins un quart, heure mystifiante, sans compter vos pilulesd du diablee3, qui ne font aller que moi, que vous devez prendre quatre heures et demief après votre dîner. Total, 15 minutes pour la pauvre Juju sur lesquellesg il faut défalquer dix minutes de gargarisme et de lavement d’yeux. C’est bien peu pour une femme entièrement seule mais c’est beaucoup pour un homme qui représente cent dix-sept milleh démocrates à fer et à clousi, à chaux et à ciment. Je le comprends et je me résigne puisque je ne peux pas faire autrement mais je proteste avec Jeanne Niboyet et Eugénie Deroin4 et je lève… l’étendard de la révolte par-dessus ma tête. La France n’a qu’à se bien tenir et à fermer ses yeux si elle n’ose pas risque un œil de curiosité. En attendant, je vous adore, malheureusement.
Juliette
1 Juliette a surpris Hugo seul donnant pour destination à un cocher un certain numéro (qu’elle n’a pas compris) de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et en conçoit de la jalousie, à juste titre : c’est là qu’habite Léonie Biard.
2 Pseudonyme d’André, directeur de L’Événement, journal où écrivent les fils Hugo et leurs amis républicains.
3 Allusion à la féerie Les Pilules du diable, féerie en 3 actes et 20 tableaux d’Anicet-Bourgeois, Laloue et Laurent, créée au Cirque Olympique le 16 février 1839. L’épisode évoqué par Juliette intervient dans le 5e tableau de la féerie, où les personnages, assoiffés, se ruent dans la boutique d’un marchand de vin qui, sous l’action de la Folie, se change en boutique d’apothicaire. Le vin, devenu drogue, leur procure de « singuliers symptômes » et fournit la matière à de désopilants jeux de scène. Cet épisode avait déjà fait le succès d’une pantomime de Laurent, Le Bœuf enragé, jouée au Théâtre des Funambules en 1827. [Remerciements à Roxane Martin pour l’établissement de cette note.]
4 Juliette croise les noms et prénoms des militantes féministes Eugénie Niboyet et Jeanne Deroin.
a « digne ».
b « réparation ».
c Juliette a sans doute voulu écrire quatre points de suspension, mais, comme elle ne décollait pas vraiment la plume, ils sont quasi reliés entre eux.
d « pillulles ».
e « diables »
f « demi ».
g « lesquels ».
h « milles ».
i « cloux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
