« 4 mars 1851 » [source : BnF, Mss, NAF 16369, f. 47-48], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e298, page consultée le 01 mai 2026.
4 mars [1851], mardi-gras, 9 h. du matin
Bonjour, bien-aimé, bonjour, mon doux adoré, bonjour. Souviens-toi, il y a aujourd’hui dix-huit ans que notre première nuit d’amour a commencé1. Quand je regarde autour de moi il me semble qu’il y a dix-huit siècles tant les ruines de mon bonheur sont dispersées et disparues. Quand je regarde dans mon cœur il me semble que je suis encore sur le seuil des quelques heures qui ont précédé cette première nuit de ravissement et d’extase. Le bonheur se lasse et meurt. L’amour survit et grandit et s’enracine au point d’absorber le cœur tout entier. Je ne me plains pas puisque c’est la loi naturelle de cette espèce de végétation. Je m’en plains d’autant moins que je peux vivre sans bonheur et que je ne pourrais pas vivre sans amour.
J’aurais désiré fêter cet anniversaire avec toi mais je me résigne devant l’impossibilité pour toi de quitter ta famille un jour comme celui-ci où il est de tradition de se réunir au lieu de se séparer. Je me résignerai donc à aller manger les crêpesa et les beignets sacramentels de mes bons villageois de Sablonville2. J’irai d’autant plus qu’ils sont tristes et souffrants, le mari surtout que la sciatique a envahi de plus belle. Je suis chargée d’y inviter Vilain mais il est probable qu’il doit avoir plusieurs invitations de ce genre et avec des cocottes plus divertissantes que celles qu’on rencontre dans ces parages honnêtes et bourgeois. Aussi je serais fort étonnée qu’il nous donnâtb la préférence. Tout à l’heure je lui ferai ma commission mais j’ai voulu vous donner les prémices de ma plume avec ceux de ma pensée et de mon cœur. Je suis sûre que vous êtes flatté. Voime, voime, vous vous fichez pas mal de mes prémices. Vous aimeriez mieux des primeurs et des primevèresc que toutes les fleurs de ma rhétorique. Je vous connais, mon brave homme, je sais vos endroits faibles, mais j’ignore vos endroits forts, hélas ! Cette topographie m’est complètement étrangère et vous êtes trop discret et trop prudent pour m’enseigner la route du poteau aussi je [reste ?] sur le chemin à voir tourner les ombres sur mes pieds, occupation mélancolique s’il en fut.
Juliette
1 Pour mardi-gras de 1833, Hugo était resté dormir toute la nuit avec Juliette. Leur liaison avait commencé quelques jours plus tôt, dans la nuit du 16 au 17 février.
2 Les Montferrier possèdent une maison à Sablonville où Juliette Drouet leur rend régulièrement visite.
a « les crèpes ».
b « donna ».
c « primeverts ».
« 4 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1851/17], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e298, page consultée le 01 mai 2026.
4 mars [1851], mardi-gras, midi
Contrairement à ma pensée, le jeune Vilain accepte les crêpes de la banlieue et il sera chez moi tantôt à cinq heures pour le cas où tu ne pourrais pas me conduire jusque-là. J’espère pourtant qu’en l’honneur de ce doux, mais triste anniversaire, tu tâcheras de rester avec moi jusqu’à la dernière minute dont tu pourras disposer. J’y compte, mon petit bien-aimé, si ce n’est par plaisir, au moins par respect et par reconnaissance pour le bonheur passé, car nous avons été bien heureux, n’est-ce pas ? Quant à moi je l’atteste et je donnerais tout ce qui me reste à vivre pour un jour, pour une heure de ce bonheur-là.
Il est probable qu’il n’y aura ni séance ni réunion à la Chambre aujourd’hui, mon doux amour, tu serais bien bon et bien adoré de venir de bonne heure. Dans cette espérance je vais me dépêcher de faire faire mon ménage et de m’habiller pour être tout prête à te recevoir.
Pendant que j’y pense, il faut que je te dise que le cocher a exigé aujourd’hui que je lui donne 2 F. pour sa course. J’ai eu beau le menacer d’une dénonciation en bonne forme, il n’a pas démordu d’une centime ou d’un centime car je ne sais pas de quel sexe est cette charmante monnaie. Aussi le soir je suis revenue toute seule par l’omnibus de six sous et je me suis acheté un Événement1 avec les deux sous d’économie. Voilà, mon petit homme, mes impressionsa de voyage hier, elles auraient pu être plus agréables mais on ne choisit pas. J’ai dîné en tiers avec mes deux pauvres podagres d’amis2 et j’étais rentrée chez moi à neuf heures et demie. J’avais envie d’aller vous chercher rue Neuve du Mathurin mais j’ai craint que vous n’ayez pas encore fini et je me suis abstenue par égard pour votre goinfrerieb. Vous voyez que je suis une bonne et vraie Juju du bon Dieu. Tâchez de m’aimer un peu pour cela, moi je vous aime de mon côté pour tout, voire même pour le reste dont il ne reste plus rien que le souvenir……….c
Juliette
1 Journal des fils Hugo et de leurs amis républicains.
2 Les Montferrier.
a « impression ».
b « goinffrerie ».
c Il y a dix points de suspension.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
