« 30 mars 1851 » [source : BnF, Mss, NAF 16369, f. 55-56], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1812, page consultée le 01 mai 2026.
30 mars [1851], dimanche matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour mon pauvre petit [contrarié ?] du guignon, bonjour. Je ne suis pas encore remise de ma mystification d’hier. En effet quoi de plus bête et de plus agaçant que de te savoir tout seul dans une chambre chez moi pendant que je suis obligée de faire l’aimable avec des braves gens qui ne m’en ont aucune obligation. Tu ne peuxa te donner l’idée de mon impatience et de ma rage tout le temps que je n’ai pas pu être avec toi. Il est probable, en revanche, que tu ne viendras pas aujourd’hui ou si peu que ce sera pour augmenter mes regrets. Je devrais en prendre mon parti une fois pour toutes mais j’ai beau faire et beau dire cela ne m’est pas possible et je continue de rager comme le premier jour et de pire en pire. Avec tout cela mon amour, tu n’as mangé que les débris du dîner. Si j’avais su que tu dusses souper chez moi à temps j’aurais fait mettre de côté le meilleur morceau du gigot malheureusement je ne l’ai su que le dîner fini. Du reste, mon pauvre amour, je te rends cette justice que tu n’es pas difficile et que tu te résignes très facilement à l’infortune du pauvre. Je suis tout à fait comme toi excepté quandb il s’agit de te donner à manger à part l’incident qui m’exaspère encore quand j’y pense. Tu as été bon, doux et adorable comme toujours hier. Je le reconnais avec admiration et de toute mon âme. Quand je me compare à toi je me trouve bien laide, bien vieille, bien bête, bien maussade et bien haïssable et je te pardonne P.R c’est-à-dire POLÉMA [ROUCHINET ?] je te pardonne même Olympe et la rue Notre-Dame-de-Lorette n…..1 Je te pardonne tout, le RESTE viendra plus tard.
Juliette
1 Depuis qu’elle a surpris Hugo donner cette adresse à un cocher, Juliette suspecte une liaison avec une femme habitant dans cette rue. Elle n’a pas tort : c’est là que demeure Léonie Biard.
a « peut ».
b « quant il s’agit ».
« 30 mars 1851 » [source : Collection Éric Bertin], transcr. Éric Bertin, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1812, page consultée le 01 mai 2026.
30 mars [1851], dimanche matin, 11 h. ½
C’est donc bien vrai que vous ne m’aimez plus, mon petit homme, c’est bien vrai que vous me préférez de la VIANDE, des BASTRINGUES et des TOUPIES1 ? Que voulez-vous que je devienne maintenant que je ne suis plus même la cinquième roue de votre carrosse ? Quant à moi je n’en sais vraiment rien et je vis comme un mouvement de montre qui marche sans aiguilles sur le cadran pour indiquer l’heure. Je suis bête et malheureuse, je suis triste et grognon, je m’ennuie et je souffre. Tout cela parce que je ne peux mettre mon pauvre cœur dans une boîte de plomb pour n’en plus sentir les battements.
Mon Dieu que je suis absurde et comme je m’en veux de ne pouvoir pas me résister. À quoi sert tout ce que je te dis là si ce n’est à te racornir encore davantage ? Parlons donc d’autres choses. Tu iras au bal ce soir, c’est très bien. Pourvu que tu évites tout ce qui est contraire à ton mal de gorge, c’est tout ce que je te demandea. Le RESTE ne me regarde pas. Tu ne veux pas qu’il me regarde.
Voyons, qu’est-ce que je pourrais trouver qui me soit tout-à-fait étranger et indifférent ? Les escargots sympathiques2 ? C’est bien usé. Le nouveau Sonderband ? C’est bien loin. Le poisson borgne et reconnaissant ? C’est bien attendrissant pour quelqu’un qui ne veut pas d’émotion. La Société du Dix-Décembre3 ? C’est peut-être compromettant. Mais quoi, alors ??????b
Décidément je ne vois rien que le bonhomme Roussel qui verdoie et le carabinier pas amusant, qui poudroie4. Tout cela ressemble fort à des contes du provisoire et à un discours Giraud5. C’est très peu clair et encore moins drôle. Je vote pour ma prompte destitution. Ralliez-vous à ce vote politique.
Juliette
1 Toupie : femme de mauvaise vie.
2 Les expériences de magnétisme animal étaient à la mode. On pensait avoir découvert la communication à distance des escargots.
3 Société de secours mutuel fondée en 1849, qui servait de soutien au Prince-Président.
4 « Qui verdoie […] qui poudroie » : réécriture du conte de Perrault La Barbe-Bleue.
5 À élucider.
a « demandes ».
b Les six point d’interrogation courent jusqu’au bout de la ligne.
« 30 mars 1851 » [source : MVHP, MS a9005], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1812, page consultée le 01 mai 2026.
30 mars [1851], dimanche soir, 8 h. ½
Je suis entièrement seule, mon cher petit homme, c’est ce qui me prouve une fois de plus que les jours se suivent et ne se ressemblent que par le désappointement et la contrariété. Hier, j’aurais voulu être seule avec vous puisque vous faisiez tant que d’honorer mon logis de votre présence. Aujourd’hui que vous donnez la préférence au prince…. grand Vaux du Citoyen boulet, je n’aurais pas mieux demandé que d’avoir moi-même un petit bousingot à domicile, mais je suis si enguignonnée1 que tout m’arrive au rebours de ce que je voudrais. Je finirai par ne plus rien désirer du tout pour n’avoir pas à passer ma vie en regrets impuissants. Nous verrons si ce système me réussira mieux que l’autre. J’en doute car je crois toutes les bonnes chances épuisées pour moi. Tâchez qu’il n’en soit pas de même pour vous. Amusez-vous, mon petit homme, et surtout ne faites pas l’œil aux industrielles de l’endroit si vous tenez à vos précieux jours. Quant à moi, après vous avoir donné cet avis, j’irai me coucher parce que j’ai un mal de tête affreux. Je tâcherai de dormir et d’oublier tous mes maux si c’est possible. Profitez du moment pour vous livrer à la joie et au bastringue avec emportement, c’est le jour, l’heure et le moment.
Juliette
1 Néologisme à partir de « guignon », malchance.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
