« 21 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/185½4], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1237, page consultée le 01 mai 2026.
21 mars [1851], vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon petit homme, bonjour et bonheur à vous et à tous ceux que vous avez le droit d’aimer. Quant à moi, personne ne me souhaite rien, aussi rien de bon ne m’arrive pour faire contrepoids à tous les ennuis et à toutes les grippes qui s’acharnent après moi comme si je leur étais dévolue en tout et éternelle propriété. Je me sens une furieuse démangeaison d’être grognon ce matin mais je ne la gratterai pas à cause du proverbe : trop griffouiller nuit, trop gratter nuit. Je ne veux pas qu’il m’en cuise et je veux encore moins me nuire dans votre esprit. Je voudrais bien savoir quand il plaira à la grippe de me permettre de me tenir sur mes jambes pour m’en servir à vous accompagner ? Ce matin encore il n’y faut pas songer car je suis plus moulue encore que ces jours derniers. Avec cela il m’est survenu quelque autre chose cette nuit, ce qui explique ce surcroît de malaise et de courbature1. J’espère du reste que cette CHOSE emportera la grippe du même coup et que j’en serai délivrée tout à fait avant une huitaine de jours. Jusque-là il faut que je me résigne à cracher sur mes tisons, occupation honnête et modérée mais par cela même fort peu amusante. Pendant ce temps-là vous jouez des jambes et de tout ce qui en dépend avec des n° plus ou moins mystérieux et anonymes. Peut-être faites- vous bien, cependant je vous conseille de vous méfier de la Juju à côté parce que rien n’est moins sûr que ce genre de femelle, même lorsqu’il a la grippe. Vrai, c’est un conseil d’ami, sans E, que je vous donne là.
Juliette
1 Ce quelque chose, ce sont les règles, que Juliette nomme toujours par périphrase.
« 21 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/185½5], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1237, page consultée le 01 mai 2026.
21 mars [1851], vendredi soir, 9 h.
Vous ne vous doutez pas, mon cher petit homme, que c’est aujourd’hui le premier jour du printemps ? C’est en l’honneur de ce charmant jour que je n’ai pas voulu expulser honteusement vos feuilles déjà flétries et que j’ai voulu leur faire l’honneur de les voir à l’envers avant d’y renoncer à l’endroit et pour toujours. Maintenant que vous savez le pourquoi de mon hospitalité, vous ne vous donnerez pas le genre de faire le généreux et le FADE avec moi. Je ne me rends pas bien compte pourquoi vous êtes rentré chez vous ce soir avant de venir chez moi ? À moins que ce ne soit pour diminuer d’autant les quelques minutes que vous me donnez si parcimonieusement. Vous pensez bien que je n’ai pas été la dupe de cette subite sollicitude pour votre paletot et que j’entrevois un autre motif beaucoup plus vraisemblable à votre station chez vous. Vous serez allé voir s’il n’y avait aucune nouvelle de Poléma ou un rendez-vous rue Notre-Dame-de-Lorette1. Vous me croyez bien assez LUCIDE pour trouver à première et à seconde vue cette raison plus grosse que la montagne que vous hantez. Je vous supplie dorénavant de ne pas vous en cacher et surtout de ne pas prendre sur le peu de temps que vous me consacrez pour faire vos visites domiciliaires. C’est dans ce but et dans celui de vous souhaiter le bonsoir que je me suis empressée de vous griffouiller ces quatrea pages avant de me coucher. Bonsoir, valet homme, dormez bien et regardez si le printemps s’avance pour chasser l’échéance de nos climats d’hiver.
Juliette
1 Depuis qu’elle a surpris Hugo donner cette adresse à un cocher, Juliette suspecte une liaison avec une femme habitant dans cette rue. Elle n’a pas tort : c’est là que demeure Léonie Biard.
a « quatres ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
