« 20 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/185½1], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1037, page consultée le 02 mai 2026.
20 mars [1851], jeudi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon tant doux adoré, bonjour, mon Victor béni, bonjour, comment vas-tu ce matin ? Moi j’ai à peine dormi quelques minutes mais j’ai très peu toussé. Somme tout la nuit a été bonne, au sommeil près, mais ce n’est pas de cela dont il s’agit. Il s’agit de la charmante bonté que tu as euea hier de revenir me voir. Tu ne peux pas te figurer quelle ravissante surprise tu m’as faite et combien elle m’a rendue heureuse. Merci, cher adoré bien-aimé, merci, mon amour, c’est à toi que je dois d’avoir passé une nuit bien calme et bien tranquille. Je ne me plains pas de n’avoir pas dormi parce que j’ai eu plus de temps de pensée à toi et à la tendre sollicitude que tu venais de me témoigner. Merci, mon petit homme, je t’aime.
Suzanne est rentrée presque tout de suite, tu l’as peut-être rencontrée au coin de ma rue ? Du reste, la pauvre fille n’est guère en meilleur état que moi car elle a une grippe atroce qui la fatigue horriblement. Si tu fais faire des pilulesb je lui en donnerai, quoique j’y aie peu de confiance. À en juger par moi, cela n’agit pas avec succès sur tout le monde. J’en suis fâchée pour votre remède, mon petit bien-aimé, mais c’est comme cela. D’ailleurs, puisque ce n’est pas vous qui en êtes l’inventeur, cela ne peut pas vous blesser dans votre susceptibilité de bienfaiteur de l’humanité souffrante. Taisez-vous, baisez-moi et donnez-moi une bonne culotte pour achever de me guérir. Je vous réponds que ce remède opérera mieux que tous les prodiges de la chimie, essayezc-en et vous verrez.
En attendant, je vous suis très reconnaissante de votre bon procédé d’hier et je vous remercie d’y avoir ajouté mon Petit Journal qui me manque encore bien davantage qu’au bonhomme Roussel quand je ne l’ai pas le soir, ce qui m’arrive trop souvent, hélas ! Hier, j’ai eu tous mes chers Événements à la fois grâce à vous, ce qui m’a rendue bien heureuse.
Juliette
a « eu ».
b « pillulles ».
c « esseyer ».
« 20 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/185½2], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1037, page consultée le 02 mai 2026.
20 mars [1851], jeudi midi
Je suis toujours empoignée, mon petit homme, et hors d’état de sortir. Je ne sais pas quand cela finira mais je trouve que c’est beaucoup trop long déjà jusqu’à présent. Il me semble qu’une bonne petite débauche me remettrait mais à qui m’adresser pour l’avoir ? J’ai beau frapper à votre porte depuis longtemps, vous faites la sourde oreille et rien ne peut vous décider à vous ivrer avec moi-même en compagnie de Lacombe et des Montferrier réunis. Aussi je renonce à tout espoir de guérison et je me résigne à traîner ma hideuse catarrhea jusqu’à la fin de mes jours qui ne peuvent plus être très nombreux maintenant. Voime, voime, à moins que le besoin de vous faire enrager ne me cheville l’âme dans le ventre jusqu’à la consommation de ma méchanceté, ce qui ne sera pas tout de suite. Tout cela pourrait être plus drôle mais à l’impossible aucune Juju n’est tenue.
J’ai écrit ce matin à Louise pour la fameuse note en question, maintenant il ne manquerait plus que [illis.] fasse son article dans l’intervalle. Tout cela ressemblerait à une mystifiante crémisette1 dont le moins amusé serait ce pauvre Falempin. Cela lui apprendra une autre fois à s’adresser à moi pour quoi que ce soit. Sur ce, baisez-moi et mettez votre mouchoir par-dessus car j’ai un affreux rhume de cerveau chronique et contagieux. Je l’espère.
En attendant, je suis très vexée de ne pouvoir bouger ni pieds ni pattes. J’aurais autant de plaisir à reprendre mon service de barbet que je suis très contrariée de continuer mes fonctions de Juju à l’attache. Un beau jour je planterai toutes les grippes derrière la porte pour vous suivre partout et ailleurs.
[Juliette ?]
1 À élucider.
a « catharre ».
« 20 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/185½3], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1037, page consultée le 02 mai 2026.
20 mars [1851], jeudi soir, 8 h.
Vous avez beau faire et beau dire, messire Toto, vous ne me ferez jamais croire que les feuilletons sont des lanternes propres à éclairer seulement les beaux esprits de votre famille. J’aime mieux croire, pour l’honneur de votre jeune ménagerie, que ces feuilletons sont prélevés par l’enthousiasme des Poléma et des Olympea de la rue Notre-Dame-de-Lorette1 en vue de parfaire leur éducation littéraire et leurs études sur les mœurs du XIXe siècle, sur les [pensards ?]b [paulards ?] de la [scottish ?]c2 et les chicards3 de l’Académie. Du reste, je ne désapprouve pas cette érudition, ce que je désapprouve c’est le pseudonyme sous lequel vous abritez ce genre d’étude et l’entêtement que vous mettez à me coiffer de toutes sortes de polémiques cornes biscornues et tricornues à l’usage exclusif et réservé des représentants dont c’est le premier et l’unique privilège. Je vous prie donc de garder votre polémique facile pour les nisardes de vos amies qui aiment ce genre de divertissement. À l’exception de L’Événement4, je vous dispense de touted espèce de presse périodique, quotidienne ou hebdomadaire, mensuelle ou annuairee de Paris et des départements, de l’étranger voiref même des quatre parties du monde. EST-CE CLAIR ? Maintenant que je vous ai signifié ma volonté, j’espère que vous vous y résignerez de bonne grâce et que vous ne me forcerez pas à descendre dans la rue et à joncher la cité Rodier5 de barricades pour défendre ma vie privée contre l’influenza de la mauvaise politique et l’invasion des journaux sans queues à l’instar des grenouilles et des [illis.] du sérail et des ténors de la chapelleg Sixtine. Bonsoir, dormez bien et permettez que je surcoupe6 votre beaucoup trop longue mystification.
Juliette
1 Depuis qu’elle a surpris Hugo donner cette adresse à un cocher, Juliette suspecte une liaison avec une femme habitant dans cette rue. Elle n’a pas tort : c’est là que demeure Léonie Biard.
2 La scottish est une danse de bal et de salon qui se danse en couple, de mesure binaire (2/4), sans rapport avec l’Écosse. Elle est introduite en Grande-Bretagne en 1848 sous le nom de German polka et apparaît dans les salons parisiens deux ans plus tard sous le nom de shottish. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, elle est renommée scottish du fait des forts sentiments anti-allemands. Elle s’exécute en couples tournant sur eux-mêmes dans le sens des aiguilles de la montre, tandis que le cortège de couples, disposés librement dans la salle, évolue dans le sens contraire. Comme beaucoup d’autres danses de salon, la scottish est entrée dans le répertoire des danses traditionnelles au XIXe siècle. Elle est également utilisée dans certaines figures du quadrille.
3 Chicard : Personnage de carnaval se livrant à des danses grotesques.
4 Journal des fils Hugo et de leurs amis républicains.
5 Juliette habite Cité Rodier, 35-37 rue Neuve Coquenard prolongée.
6 Surcouper : aux cartes, monter à l’atout.
a « Olympes ».
b « pensard ».
c « schothisch ».
d « tout ».
e Nous n’avons pas remplacé cet adjectif par la forme correcte, « annuelle », car elle fait ici un jeu de mots avec « annuaire des départements ».
f « voir ».
g « chappelle ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
