« 22 mars 1851 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/185½6], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1293, page consultée le 01 mai 2026.
22 mars [1851], samedi matin, 8 h.
Bonjour, vous, bonjour, toi, bonjour. Je serais assez bien disposée à vous chercher noise si je croyais que vous y fassiez attention mais, dans la presque certitude du contraire, je m’abstiens, ne voulant pas perdre en pure perte de si bons éléments de querelle d’Allemand. Au contraire, je vous SOURIS et, si je ne marche pas sur Fouyou, cela tient à ce que je suis encore dans mon lit et que je ne me souviens pas s’il a crié quand il m’a mordue1. Du reste, je ne suis pas fâchée de trouver une si grande conformité de goût entre le bonhomme Roussel et moi pour ce Petit Journal. Cela devait être nos destinées communes se trouvant très souvent l’une à l’autre. Je n’en dis pas autant du carabinier de Charles, qui n’est pas amusant, et de l’amende, qui est toujours perdante, comme l’affaire de M. Dumolard. Mais les sympathies ne se commandent pas, comme vous savez. Il y en a qui n’aiment que les premiers Paris et les seconds Bruxelles, d’autres le rez-de-chaussée et d’autres l’entresol, d’autres encore et ce sont les mieux avisés, aimenta mieux la fille à Nicolas, pas de Russie, mais de Bréda. Enfin tous les goûts sont dans la nature, le pire est celui qu’on a. J’en sais quelque chose, moi qui aib celui de vous aimer.
Tout cela ne me console pas de ne pouvoir aller vous conduire aujourd’hui. Mais à partir de lundi je n’écoute plus rien et j’irai sur la tête, à défaut des pieds tant je suis lasse de ma faction et de ma grippe beaucoup trop prolongées toutes les deux. Profitez de votre dernier jour de liberté parce qu’après je ne vous quitterai plus d’une semelle. Sur ce, baisez-moi à CHESSE et aimez-moi comme vous pourrez si vous pouvez. Je vous baise et je vous aime à toutes sauces.
Juliette
1 L’origine de l’expression, souvent employée par Juliette, reste à élucider.
a « aime ».
b « ait ».
« 22 mars 1851 » [source : Pierpont, PML, Misc Ray, MA4500, Drouet, Juliette], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1293, page consultée le 01 mai 2026.
22 mars [1851], samedi soir, 8 h. ½
Puisque je vous dis que je ne lis pas tous vos affreux journaux, pourquoi vous obstinez-vous à me les apporter ? Voime, voime, polissona, est-ce que vous espérez me donner le change sur votre conduite équivoque et vos rendez-vous suspects avec tout cet encombrement de vieux papiers et de politique. Détrompez-vous car rien ne peut me distraire de mon idée fixe qui est de vous tuer à la première occasion. Je ne dis pas cela pour vous faire peur. Je sais que vous y êtes inaccessible. Je vous le dis pour vous avertir afin que vous ne soyez pas surpris quand cela vous arrivera.
11 h. du soir
Je reprends le fil de mon discours interrompu par la visite du jeune Jourdain qui venait me compter ses embarras et ses hésitations et qui, dans sa préoccupationb de savoir s’il doit renoncer à attendre le résultat de la promesse Dubois1 et accepter tout de suite une place d’architecte adjoint dans un diocèse de province, en a oublié son parapluie. Je crains qu’il ne s’en soit aperçu à la tempête qui règne dans ce moment-ci et que mes conseils l’abritent difficilement contre la grêle, le vent et la pluie. Une autre fois il tâchera d’avoir un peu plus de mémoire. Cela n’empêche pas qu’il ne m’ait fait une affreuse fausse joie. Quand il a sonné, j’ai cru que c’était vous et j’avais la faiblesse de m’en réjouir, mais j’avoue mon désappointement quand j’ai vu que ce n’était que ce bon jeune homme auquel je souhaite tout le bien possible, mais qui ne peut dans aucun cas faire diversion à mon éternelle préoccupation qui est de vous voir et de vous avoir le plus possible et encore davantage. Maintenant que je vous ai raconté tous mes événements du soir je vais me coucher après vous avoir inondé de baisers et de caresses.
Juliette
1 S’agit-il de Paul-François Dubois, ancien professeur au collège Charlemagne et cofondateur du journal Le Globe en 1824, qui fut élu député de la Loire-Inférieure de 1831 à 1848 ?
a « pôlisson ».
b « préocupation ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
