« 7 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 5], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e263, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 7 janvier [18]65, samedi matin, 8 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour. Ton signal n’est pas encore à son poste, mais j’aime à croire que cela ne veut pas dire que ta nuit a été mauvaise1. J’espère ne pas me tromper. Quant à moi, j’ai très bien dormi et je me porte très bien et je t’aime par-dessusa mon cœur et voilà. Je désire que tous ceux qui souffrent et que tous ceux qui aiment soient aussi bien partagés que moi ce matin. Je le leur souhaite de toute mon âme. Le soleil resplendit déjà au ciel, ce qui nous promet une belle journée pour les promeneurs acharnés, comme toi, et une bonne journée pour la pauvre jeune malade de George Road2. Que Dieu donne à tous ceux qui te sont chers santé, paix et bonheur. Je ne crois pas que je puisse sortir aujourd’hui à cause du samedi et de mon festival ce soir3, sans compter le café qu’il faut que je fasse aujourd’hui à cause du dimanche demain. Tout cela, au bout l’un de l’autre, compose la journée, et il ne me reste pas de temps pour la promenade ; cependant je vais essayer de tout faire tenir d’ici à l’heure de ton triangle4. Je ne sais pas jusqu’à quel point ces promenades sont utiles à ma santé, mais je sais qu’ellesb sont indispensables à la joie de mes jours. Donc, si rien ne m’entrave pieds et poings, attendez-vous à me traîner ZAVEC vous. C’est bien assez que vous me condamniez à l’inaction absolue chez moi pour que je ne me coupe pas à moi-même l’herbe des champs sous le pied. Bisquez si vous voulez mais je serai prête à TOUT aujourd’hui. Cela vous apprendra à m’ôter tous mes doux privilèges les uns après les autres.
Je ris avec toi, mon cher bien-aimé, pour ne pas pleurer sur mes ruines, mais au fond c’est bien triste.
Tâchez au moins d’avoir passé une bonne nuit et de vous porter gaillardement aujourd’hui. Sur ce je vous baise partout et ailleurs et je vous adore d’arrache-cœur. Pensez à moi et aimez-moi un peu de votre côté et ne regardez pas trop les CHOLIES VEMMES5.
1 Hugo accroche tous les matins un torchon à la balustrade du toit du Hauteville House pour signaler son réveil à Juliette.
2 Émily de Putron, fiancée de François-Victor, atteinte de phtisie, en mourra.
3 Juliette reçoit tous les samedis.
4 Triangle : forme de la promenade quotidienne de Hugo.
5 Imitation de l’accent allemand pour « jolies femmes ».
a « pardessus ».
b « je sais quelles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
