6 janvier 1865

« 6 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 4], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e196, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon cher petit homme, bonjour avec le beau temps [ce ?] matin. J’espère que vous avez bien dormi quoique je ne voiea pas encore votre cher petit guidon arboré sur votre tour1. Mais comme je sais que vous travaillez dans votre dodo, je ne m’inquiète pas de cette absenceb de signal. Quant à moi je n’ai pas lieu de me plaindre de ma nuit, aussi je me porte comme un diable ce matin. Cela me fait souvenir que j’ai à te copier quelques motsc avant de te rendre ton bouquin, ce que je vais faire séance tenante pour que tu puissesd le donner tout de suite aux dames de Hauteville House. Je te rendrai aussi le livre d’Hetzel2 dont la dédicace écrite est à ton fils Victor3 et non à toi, ce qui te dispense peut-être de lui écrire à ce sujet. Il est vrai que l’obligation, si obligation il y a, retomberait sur le jeune Toto, ce dont il se passerait bien, son horreur d’écrire des lettres étant donnée. Pour moi que toutes ces correspondances ne regardent pas, je me goberge dans mon unique gribouillis quotidien que mon cœur vous dédie sans peur et sans reproche, en regrettant amèrement que vous m’ayez cassée aux gages de copiste en chef et sans partage. Ce dur procédé envers votre insuffisante, mais bien dévouée gribouillarde, me tient tristement au cœur et il n’y a pas de jour que je n’y pense avec chagrin et avec confusion. Ce n’est pas que je t’en fasse un reproche, mon grand bien-aimé, car je reconnais que je deviens de jour en jour plus hors de tout service, mais j’en suis malheureuse parce que mon bonheur serait de te servir jour et nuit sans que tu aies besoin de recourir à d’autres QUE moi. Cette destitution m’en fait craindre beaucoup d’autres auxquellese je ne survivrais pas. Cette crainte me suit jusque dans mon sommeil et il n’y a pas de nuit où je n’en rêve. Aussi ai-je bien hâte d’arriver au rajeunissement éternel pour n’avoir plus de concurrence à redouter pour mon bonheur car je défie qu’aucune âme puisse t’aimer comme la mienne le fait jusqu’à l’adoration.

J.


Notes

1 Hugo accroche tous les matins un torchon à la balustrade du toit du Hauteville House pour signaler son réveil à Juliette.

2 Pierre-Jules Hetzel. Plus connu comme éditeur et comme écrivain sous le pseudonyme de P.-J. Stahl, que comme homme politique. Pourtant républicain militant, il est mêlé à la formation du gouvernement provisoire en février 1848 et devient chef du cabinet de Lamartine aux affaires étrangères, puis du ministre de la Marine, et enfin secrétaire général du gouvernement. Personnalité de l’opposition républicaine à l’Élysée, il est exilé et se réfugie à Bruxelles jusqu’à l’amnistie de 1859. (Victor Hugo, Histoire d’un crime. Déposition d’un témoin, Paris, La Fabrique, 2009, p. 739). Ami de Victor Hugo, il est un des visiteurs de Hauteville House. Il participe également au voyage annuel de Juliette Drouet et de Victor Hugo au printemps 1864. (« Tableau Synchronique », dans CFL, t. XII/2, p. 1691).

3 François-Victor Hugo.

Notes manuscriptologiques

a « je ne voies ».

b « cet absence ».

c  « quelque mots ».

d « tu puisse ».

e « aux quelles »

Cette année-là…
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Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.

  • 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
  • 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
  • 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
  • 25 octobreChansons des rues et des bois.