« 5 janvier 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 3], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14749e109, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 5 janvier [18]65, jeudi après-midi, 1 h. – 1 h. ½
Vous voyez bien, vilain, que c’est vous qui me donnez le mauvais exemple en ne dormant pas toutes les nuits comme vous devriez le faire. Cela étant, soyez tranquille, je me livrerai à des insomnies carabinées désormais. Vous êtes averti je ne te dis que ça.
Aucun moyen de sortir par ce temps humide, mon pauvre petit homme, du moins pour moi car je sais que rien, pas même les Zallebardes tombant la pointe en bas sur ton auguste dos, ne pourraient t’empêcher de faire ton TRIANGLE1. Tu fais bien puisque cela est nécessaire à ta santé. Quant à moi, je crois que j’ai raison de m’abstenir de sortir quand il fait aussi mouillé qu’à présent.
Vous vous êtes donc décidé à m’apporter UN cahier de papier à lettre et UN cahier de papier écolier, ça n’est pas malheureux. Mais combien de tempsa cela durera-t-il ? That is the question qu’il faudra recommencer dans huit jours. La nécessité de prendre mon bain pendant qu’il était à point m’a empêchée de te gribouiller ma restitus ce matin avant de sortir de mon lit. Je prends ma revanche maintenant, mon cœur trouvant qu’il n’est jamais trop tard pour faire ce qui lui plaît. Dès que je vous aurai fait mon petit rabâchageb de tendresse je me peignerai à fond.
J’espère que tu auras de bonnes nouvellesc de Georges Road2 aujourd’hui. Te voilà, mon adoré, toc, toc, toc… C’est bien, allez à vos affaires pendant que je vaque aux miennes. Je suis bien contented que l’intéressante malade3 aille mieux. Prise à temps comme elle l’est, ce ne sera qu’une courte indisposition qui n’aura pas d’autres suites espérons-le. Quant à toi, mon grand bien-aimé, je te prie d’être prudent et de ménager ta chère santé qui est ma vie, je te souris et je t’adore.
J.
1 Désigne ici l’itinéraire entreprit par Victor Hugo lors de ses promenades. Le plus souvent, Victor Hugo et Juliette Drouet vont vers Cobo Bay, Vazon Bay, et reviennent par Torteval, et Saint-Martin. (Je remercie Gérard Pouchain pour cette information). On peut lire dans Les Travailleurs de la mer : « Plainmont, près Torteval, est un des trois angles de Guernesey » (Victor Hugo, « Plainmont », Livre V, dans Les Travailleurs de la mer, Le livre de poche, 2002, p. 250). Juliette Drouet appelle-t-elle la balade avec Hugo « le triangle » en référence à la description faite par Hugo dans son œuvre ?
2 Adresse de la famille de Putron.
3 Émily de Putron, fiancée de François-Victor Hugo, atteinte de phtisie.
a « tant ».
b « rabachage ».
c « bonne nouvelle ».
d « je suis bien contentes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
