« 23 juin 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 163-164], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d13499e1424, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey,23 juin 1853, jeudi après-midi, 3 h.
Je ne veux pas te tricher, mon doux adoré, en ne te donnant pas ton compte de RESTITUS, après la délicieuse journée d’hier. Si j’en croyais le trop-plein de mon cœur, je t’écrirais des volumes depuis le matin jusqu’au soir et si j’écoutais ma raison, je ne me hasarderais jamais sur le terrain glissant des gribouillis. Ne pouvant pas satisfaire à la fois à ces deux exigencesa, je prends le terme moyen, autrement dit le JUSTE MILIEU, besogne qui vous sierait mieux qu’à moi si vous faisiez votre devoir. Mais ce n’est pas le moment de vous dire des sottises, AU CONTRAIRE, après ce que vous avez fait pour moi hier. Mon devoir est de vous baiser vos sacrées petites pattes. En parlant de cela, un affreux souvenir des landes d’hier et de leurs épines me traverse la pensée jusque sous la plante des pieds. À choisir, j’aimerais encore mieux polker1 les pieds nus sur une tôle rouge, ce serait moins piquant dans tous les cas. À part ce petit inconvénient, j’ai été la plus heureuse des Jujus. Cependant, je ne vous laisserai plus descendre seul dans l’abîme une autre foisb, au risque de me casser le cou et le reste parce que j’ai eu trop peur un moment qu’ilc ne te soit arrivé quelque chose. Vous n’êtes pas assez prudent pour qu’on vous laisse aller seul, et d’un autre côté il serait injuste de me priver du bonheur de m’écrabouiller avec toi.
1 Polker : Néologisme formé à partir de polka.
a « exigeances ».
b « autrefois ».
c « qui ».
« 23 juin 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 165-166], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d13499e1424, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey,23 juin 1853, jeudi après-midi,3 h. ½
Tu es sans doute bien pris et bien occupé par toutes sortes de gens et de nouvelles, mon cher petit homme, puisque tu ne viens pas. Je ne t’en veux pas, bien loin de là, mon cher adoré, mais je pense avec regret que je ne te verrai pas du tout demain. Je sais bien que la journée d’hier a été une des plus heureusesa de notre vie, mais s’ilb faut la dédoubler pour l’étendre sur deux et même sur trois jours d’absence, mon bonheur courtc risque de devenir pelure d’oignon. Néanmoins, je veux faire bonne contenance devant la nécessité que tu ne peux pas toujours commander et je tends de courage ferme. Cela durera ce que cela pourra. En somme, je ne suis pas tenue d’être la Bradamante1 de l’embêtement.
5 h.
Je n’aurais pas mieux demandé que l’interruption se continuâtd jusqu’à ce soir, quitte à ne vous rembourser tous vos restitus que demain. Malheureusement votre barbe me fait la queue et Hetzel n’est pas plus amusant que le carabinier de Charles qui n’était pourtant pas amusant de votre aveu même. Mais je m’y résigne en faveur de Kaïus Caïus, Cacus et Laïus2.
Juliette
1 Bradamante : héroïne de la littérature italienne de la Renaissance (Roland amoureux de Boiardo et Roland furieux de l’Arioste) ; sœur de Renaud et amante de Roger (qu’elle cherche sans répit), elle est aussi tendre amoureuse que courageuse guerrière.
2 À élucider.
a « heureuse ».
b « si il ».
c « coure ».
d « continua ».
« 23 juin 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 167-168], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d13499e1424, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 23 juin 1853, 5 h. ¼ après-midi
Il paraît qu’il y aura demain des thés monstres partout et que toutes les voitures sont retenues déjà. Depuis longtemps thé des méthodistes au vieux château, thé des miliciens à St Ouen1, thé à vingt-six sous ailleurs et thé ta gueule ici pendant que vous irez à Guernesey. De tout cela je ne vois que de l’eau claire pour mon bonheur, ce qui ne m’empêche pas de vous désirer, le beau temps et beaucoup de belles choses, plus marines les unes que les autres. Vous voyez que ce n’est pas la bon thé qui me manque quoique vous en abusiez assez pour en extraire jusqu’à la dernière goutte avant peu. Mais d’ici là, profitez-en flanquez vous des trips2 et des triques dans le ventre et sur le dos. Mais, dépêchez-vous, car je ne réponds pas de moi longtemps. Maintenant je vous prie de ne pas m’assimiler aux portières ni aux Manons potage de vos connaissances3 car je ne demande pas mieux que d’ignorer ce qui se passe chez vous. Vous voudrez bien désormais garder votre langue pour manger des choux et parler anglais avec les COACHMENa.
Juliette
1 Saint-Ouen : « La paroisse de Saint-Ouen est l’une des plus attractives de l’île, notamment avec sa très large baie, bien connue des surfeurs, les ruines du château de Gros Nez (“Il y reste une vieille ogive de sauvages rochers tout plombés et tout escarpés” note Adèle Hugo), l’immense Rocher du Pinacle qui ferme la baie, et le manoir qui appartient à la famille de Carteret depuis le XVIe siècle, et que Victor Hugo visite avec les siens et des amis en juin 1853. Adèle a laissé le témoignage suivant : “Il prit fantaisie aux voyageurs de s’arrêter devant le château de Saint-Ouen, une des plus curieuses antiquités architecturales de l’île […]. Victor Hugo et le général Le Flô admiraient la vue grandiose qu’on découvrait des fenêtres d’un vieux salon orné de vieilles peintures.” Dans une antichambre, ils remarquent une paire de bottes sur laquelle le romancier reviendra dans L’Archipel de la Manche : “On vénère les vieilles bottes de Charles II. Elles sont respectueusement conservées au manoir de Saint-Ouen. », Gérard Pouchain, Dans les pas de…Victor Hugo en Normandie et aux îles anglo-normandes, Éditions Orep, 2010, p. 59.
2 Excursions.
3 Expression à élucider.
a « coochmans ».
« 23 juin 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 169-170], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d13499e1424, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey,23 juin 1853, jeudi soir, 5 h. ½
En veux-tu ? En voilà des restitus. Je t’en avais comblé, je t’en veux accabler. Cela vous apprendra à faire de galanterie gribouillarde. Et puis plaignez-vous après cela. Vous verrez comme je vous recevrai. Plus j’y pense et moins je sais comment je passerai la journée de demain pour ne pas trop m’ennuyera. Sortir, c’est bien fatigantb, surtout quand on n’a pas de bras pour s’appuyer. Aller en omnibus, c’est bien bête et bien cher. Rester chez soi, ça n’est pas drôle quand on ne t’attend pas. Faire une connaissance ? C’est peut-être la seule distraction possible. Se coucher c’est bien plat, s’embêter c’est bien ridicule, s’affliger c’est grotesque, S’AMUSER serait plus FARCE. Mais ne l’ayantc pas la baleine, il est probable que je reprendrai mon ours. Ouf ! Cela me fait frémir ! Il est probable que je resterai coi et Juju depuis le matin jusqu’au soir sans remuer ni pied, ni pattes, l’œil fixé sur l’horizon qui nous séparera. Telle est ma grandeur. C’est bien petit.
Juliette
a « ennuier ».
b « fatiguant ».
c « avant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
