« 21 juin 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 159-160], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d13499e1339, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 21 juin 1853, mardi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon amour béni. Ma pensée se tourne vers toi dans les moments de tristesse pour y puiser la consolation car tu es mon courage, ma confiance et mon espoir.
Voici le second anniversaire que je passe loin de la tombe de ma pauvre fille1. Il me semble que cet éloignement augmente encore la distance de la vie à la mort et fasse plus grand dans mon cœur le vide qu’y fait cette pauvre âme envolée. Pour échapper à ces regrets, une issue pour ne pas tomber dans ce désespoir sans fond, je me réfugie dans mon amour, et je t’aime dans mes larmes, dans ma prière et dans ma solitude. Je t’aime dans le passé, dans le présent et dans l’avenir. À mon amour de femme et d’amante s’ajoutenta deux amours sacrés dont le bon Dieu m’a privée si cruellement en ce monde, l’amour filial et l’amour maternel2. Tous se confondent dans une tendre et pieuse adoration pour toi qui esb la vie de ma vie et l’âme de mon âme. Je ne peux pas plus cesser de t’aimer que je ne peux vivre sans ton amour. Tu es pour moi plus que la lumière, plus que le soleil, plus que le bonheur ou plutôt tu es tout cela à la fois. Je te bénis et je t’adore, je te confie ma douleur et je te souris. Je mets la main sur ma blessure et j’ouvre les ailes de mon âme. Je t’adore.
Juliette
1 Claire Pradier (1826-1846), fille de Juliette Drouet et du sculpteur James Pradier, décède de phtisie le 21 juin 1846. Elle est tout d’abord inhumée au cimetière d’Auteuil, avant d’être exhumée pour être enterrée, selon son vœu, au cimetière de Saint-Mandé le 11 juillet suivant. Juliette Drouet sera enterrée auprès d’elle.
2 Née le 10 avril 1806 Juliette-Joséphine Gauvain, future Juliette Drouet, est orpheline de mère (Marie Gauvain) dès le 15 décembre 1806. Elle perd son père, Julien Gauvain, le 12 septembre 1807.
a « s’ajoute ».
b « est ».
« 21 juin 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 161-162], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d13499e1339, page consultée le 01 mai 2026.
35aJersey,21 juin 1853 mardi après-midi 1 h. ½
Je n’ai pas voulu te rappeler ce matin la triste date d’aujourd’hui1 parce que je n’ai pas voulu assombrir par ce souvenir le pauvre rayon pâle de soleil qui égaie ta vie dans ce moment-ci, mon cher bien-aimé. Je n’ai même pas voulu te forcer à venir plus tôt tant j’ai à cœur de te laisser toute liberté et de respecter tes joies intérieures. Ne vab pas croire pour cela que je ne te désire pas et que je n’espère pas te voir bientôt car tu te tromperais bien cruellement pour moi. Je compte sur toi, mon doux adoré, pour reprendre confiance et courage, deux choses que la prière et les larmes ne rendent pas quelles que soientc la piété et la profondeur des regrets. Je t’attends, mon Victor, tâche de venir le plus tôt possible et pense à moi si tu peux. Pendant ce temps-là, moi je t’aime, je t’aime et je t’aime. Je voudrais trouver le courage d’écrire mais je crains de ne le pouvoir pas, tant j’ai le cerveau vide. C’est à ce point que je ne trouve même pas les mots pour exprimer ma prostration physiqued et morale. Cependant, je ne souffre pas. Je suis triste, voilà tout. Je me retourne instinctivement vers toi, comme l’aveugle du côté du soleil, comme la plante du côté du jour parce que c’est de ton amour que me viennent la lumière et le soleil. Mais à part cet instinct, je ne sais plus rien, je ne sens plus rien et je ne suis capable de rien.
Juliette
1 Claire Pradier (1826-1846), fille de Juliette Drouet et du sculpteur James Pradier, décède de phtisie le 21 juin 1846.
a On ignore à quoi correspond ce chiffre qui n’est peut-être pas de la main de Juliette.
b « vas ».
c « quelques soient ».
d « phisique ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
