« 7 décembre 1850 » [source : MVH, a8489], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e666, page consultée le 01 mai 2026.
7 décembre [1850], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon tout bien-aimé, bonjour, mon Toto, bonjour. Je t’aime comment vas-tu ? Je te fais faire de l’eau d’orge1 et ton sirop de mûrea2 est acheté. De ton côté as-tu songé à t’en faire faire et cela t’a-t-il réussi ? Je ne le saurai que lorsque tu viendras. Pauvre bien-aimé quand donc seras-tu guéri ? Ce jour-là je pousserai mon cri de joie avec enthousiasme : quel bonheur ! quel bonheur ! quel bonheur ! Si cela pouvait être aujourd’hui ! Montferrier m’a dit que rien ne se cicatrise plus vite que ce genre de blessure. Puisse-t-il ne pas se tromper. En attendant, ils voulaient tous les deux, sa femme et lui, que j’allasse ce soir ou plutôt que nous allassions tous les deux dîner à Sablonville3. Tu penses que j’ai repoussé cette proposition avec empressement car je savais que tu ne pourrais pas accepterb à cause de la Chambre et de ta fumigation4 qui est devenue plus indispensable que jamais. Moi-même je n’irai pas demain parce que j’ai un très gros rhume et que je ne me soucie pas de l’éterniser en allant me promener le soir à deux lieues. Je lui écrirai un petit mot aujourd’hui pour m’excuser car je ne voudrais pas les blesser à cause de leur excessive bonté pour moi. Hier je suis arrivée il y avait un acte tout entier presque joué, la pièce ayant commencé à 7 h. Que n’ai-je eu le bon esprit d’éviter de même les quatre autres. Grand Dieu quelle assommante chose que ce spectacle d’hier. Je ne sais pas à quoi pensait Auber quand il a fait cette musique mais rien dans le monde de plus soporifique, de plus bruyant et de plus vide ne s’est produit sous la forme opéra5. N’était-ce une espèce de curé Gothland de Memphis initiant les du Sablon6 et les Plunkett7 de l’endroit aux mystères d’Isis8 il n’y aurait pas un moyen d’y tenir, de l’aveu même du président qui n’a applaudi que cela dans toute cette longue divagation qui a nom L’Enfant prodigue9. Nous en sommes sortis à minuit et demi. Je t’assure qu’il n’y avait pas de quoi rire surtout pour une personne aussi parfaitement enrhumée que moi. Heureusement que c’est fini pour cette fois.
Juliette
1 L’eau d’orge miellée était recommandée comme remède efficace, prescrit en gargarismes, contre les abcès et autres infections situées au niveau de la gorge. Victor Hugo s’est fait opérer de la luette le 4 décembre.
2 Le sirop de mûre est alors recommandé pour son efficacité contre les maladies bucco-dentaires.
3 C’est là, à Neuilly, que se trouve la maison de campagne des Montferrier.
4 Traitement par la fumée ou la vapeur que suit Victor Hugo depuis plusieurs mois contre ses maux de gorge.
5 La veille, Juliette a vu l’opéra L’Enfant prodigue (voir les notes suivantes). La critique est assez divisée sur le plan musical. En revanche, elle est unanime pour se plaindre de la prestation vocale peu convaincante des chanteurs et des chanteuses.
6 Le deuxième acte de l’opéra L’Enfant prodigue se passe dans la ville de Memphis en Égypte. Juliette compare le personnage de Bocchoris, grand prêtre du temple d’Isis, à l’abbé Gothland, qui vient d’être condamné aux travaux forcés à perpétuité pour avoir empoisonné sa domestique, celle-ci l’ayant fait chanter après avoir découvert qu’il recevait chez lui sa maîtresse, une certaine dame du Sablon. Dans l’Événement du 4 décembre 1850, Charles Hugo a consacré un article au procès de l’abbé Gothland, dans lequel une formule suscita un vif débat : « Le coupable, nous le répétons, c’est le célibat des prêtres ».
7 Mlle Plunkett fait partie du ballet lors de la première de l’opéra L’Enfant prodigue, que Juliette a vu la veille. Les critiques sont unanimes pour applaudir la grâce de son jeu séduisant.
8 Il s’agit du décor du troisième acte de l’opéra L’Enfant prodigue, représentant l’intérieur du temple d’Isis. La critique est élogieuse à l’égard des prestiges de la mise en scène et des décors.
9 L’Enfant prodigue, grand opéra en 5 actes, sur un livret de Scribe et une musique d’Auber, représenté pour la première fois le 6 décembre 1850. L’intrigue se fonde sur la parabole évangélique bien connue mais s’en éloigne librement.
a « mûr ».
b « accepté ».
« 7 décembre 1850 » [source : MVH, a9100], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e666, page consultée le 01 mai 2026.
7 décembre [1850], samedi matin, 11 h. ¾
Quelle affreuse patraque je fais, mon pauvre petit homme, et que vous avez bien raison d’en prendre de plus ragoûtantes. Aujourd’hui surtout je suis déplorable. Je tousse, je mouche, j’éternue, je tremble de la façon la plus grotesque. Ainsi je ne vous aime pas, je vous aibe1 et tout le reste à l’avenant comme c’est abusant2. Voime, voime, mamzelle chi chi3 est bien balheureuse4. Cela ne l’empêche pas de désirer voir Lucrèce Borgia aux Italiens5. Les Montferrier y comptent. Ils m’ont dit de te le demander, non pour la première, mais pour une des plus prochaines représentations. Leurs journaux sont en froid avec l’administration ce qui fait qu’ils n’ont pas de loges quand ils en veulent à ce théâtre. Je leur ai promis que dès que tu en aurais une en dehors de celle de ta famille tu aurais le plaisir de la leur donner. De cette façon j’en profiterai moi-même. J’ai pu passer en revue hier tout votre personnel de rechange. Les Ozi, les Octave6, les Cico7, les Madeleine Brohan8, etc., etc., sans compter les madames Hostein9, les madames Doche10 et autres femmes mariées. Tout cela ressemble beaucoup à l’étalage d’un confiseur. Cela en a l’éclat et la variété quoique la saveur soit uniforme entre le bonbon rose et le bonbon bleu, entre le caramel et le suc de pommes. Et je doute qu’on puisse raisonnablement dîner avec les unes et aimer avec les autres. Tout cela peut être friand à l’œil, mais très malsain pour la santé. Après cela je suis une Juju très peu compétente car je n’aime pas les sucreries et j’estime peu les cocottes à quelque classe qu’elles appartiennent. L’essentiel pour moi c’est que je vous aime et que j’ai un grand couteau. Maintenant vous êtes libre de vous livrer à toutes sortes de régimes CULinaires et dramatiques. Tous les goûts sont dans la nature. Le mien est de vous tuer.
Juliette
1 Il n’y a pas de coquille. – Déformation phonique pour imiter la prononciation avec un nez bouché.
2 Déformation phonique du mot « amusant », pour imiter sa prononciation avec un nez bouché, ce qui permet en outre la polysémie.
3 Allusion à élucider. L’expression « faire des chichis » n’apparaît qu’à la fin du siècle (cf. TLFi).
4 Déformation phonique du mot « malheureuse », pour imiter sa prononciation avec un nez bouché.
5 Le 6 décembre, Le Corsaire annonce que « Lucrèce Borgia sera montée de manière splendide » au Théâtre-Italien. Le célèbre ténor Ivanoff jouera le rôle de Gennaro, Mme Fiorentini celui de l’héroïne éponyme dans l’opéra de Donizetti (créé à la Scala de Milan fin 1833). La représentation au Théâtre-Italien aura lieu le 17 décembre 1850.
6 Mme Octave s’est fait remarquer pour sa grâce et sa beauté dans le vaudeville fantastique Les Étoiles ou le Voyage de la fiancée, créé au Vaudeville le 11 novembre 1850. Elle y danse et y joue le rôle de la bonne étoile.
7 Sœur aînée de la plus célèbre Marie Cico, Pauline Cico, est alors chanteuse, actrice et danseuse au Vaudeville. Elle tient le rôle d’une jeune paysanne dans le vaudeville fantastique Les Étoiles ou le Voyage de la fiancée (voir le note précédente).
8 Madeleine Brohan (1833-1900) venait de débuter et de triompher au Théâtre-Français le 4 novembre 1850 dans Les Contes de la reine de Navarre de Scribe. Elle avait alors ébloui le public et la critiques par sa beauté et son allure souveraine.
9 À élucider. Peut-être la femme d’Hippolyte Hostein ?
10 Marie Charlotte Eugénie Doche (1821-1900), née Plunkett, épouse du chef d'orchestre du Vaudeville, et actrice sur le même théâtre.
« 7 décembre 1850 » [source : MVH, a8495], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e666, page consultée le 01 mai 2026.
7 décembre [1850], samedi soir, 5 h. ¼
J’ai été bien raisonnable toute la journée pour l’amour de vous, mon cher petit homme. Je me suis tenue presque toujours assise. J’espérais que cela me serait compté et que le bon Dieu aurait permis que tu aies fini ta commission de bonne heure mais je vois que je m’étais flattée puisqu’il est déjà bien tard et que tu n’es pas encore venu. Du reste les rideaux ne sont pas encore tous posés parce que cet animal de portier1 a commencé trop tard. Demain j’aurai cette queue d’ennuis une partie de la journée ce qui est fort insipide. Je suis décidée pourtant à rester plus que jamais sur ma chaise. Aujourd’hui d’ailleurs j’ai été moins tourmentée que tous ces derniers jours ; et, n’était un mal de tête horrible, j’irais très bien. Pour me raccommoder le cerveau, j’ai cassé un flacon plein d’eau de Cologne dans mon cabinet ce qui redouble ma douleur de tête. Mais que tu viennes et je suis sûre qu’il se dissipera tout de suite. Il est vrai que j’ai pour topique2 les documents sur la maladie du Théâtre-Français3. Merci c’est ennuyeuxa comme la pluie et je n’y comprends rien. Tu devrais donner cette lecture attrayante à Charlot en ayant la précaution de lui cacher plus que jamais ses habits, voire même sa chemise, voire même la feuille de vigne de rigueur car je suis sûre que le plaisir qu’il en éprouverait le porterait à s’enfuir précipitamment chez la première Alphonsine4 venue. Quant à moi je m’embête tout doucement et à petites doses pour faire durer le plaisir5 plus longtemps mais je ne serais pas fâchée que quelque catastrophe politique me débarrassâtb de ce précieux mémoire et du théâtre qui en est le prétexte. Voilà mon opinion on ne peut pas m’en empêcher. Baise-moi pour la peine et tâche de ne pas coucher ce soir chez le ministre si tu peux. Je t’attends et je m’impatiente à compter les minutes. J’aimerais mieux compter les baisers que je te prendrai en échange de tous ceuxc que je te donnerais6 sans compter.
Juliette
1 Le mot ne se trouve pas dans ce sens dans les dictionnaires. Il faut comprendre ici : celui qui a la charge de confectionner et/ou de poser les portières (rideau placé devant une porte, contre le vent et le froid).
2 Comprendre ici l’ancien terme pharmaceutique : traitement qui l’on applique sur une partie du corps.
3 En rez-de-chaussée du journal L’Ordre du 16 décembre 1850, paraîtra la « Revue dramatique » signée Hippolyte Rolle, où l’on trouve ce « diagnostique » : « le Théâtre-Français est atteint de la maladie du siècle ; il n’a plus l’amour de l’art, il n’a que celui de l’argent ; […] Un critique est un médecin des théâtres ; il leur tâte le pouls de temps en temps, reconnaît les symptômes du mal et les constate, voilà tout. C’est son devoir, et il l’accomplit, sans même avoir l’espérance d’être écouté et de guérir le patient. ». Juliette a probablement lu ce texte ou son ébauche en primeur, ce qui pourrait vouloir dire que Victor Hugo en a lui-même pris connaissance avant la publication.
4 Jeune actrice du Théâtre des Délassements-Comiques. Elle joue en décembre dans une revue intitulée Gâchis et Poussière, dans laquelle « elle personnifie le Plaisir sous les traits les plus séduisants » (Le Daguerréotype théâtral, 27 décembre 1850).
5 Voir la note précédente. Juliette joue sur une double allusion.
6 La terminaison du verbe au conditionnel tranche intentionnellement avec celle au futur dans le verbe qui précède ; elle laisse entendre l’empêchement et la frustration, d’une part, le potentiel et le virtuel, d’autre part, c’est-à-dire un geste amoureux rêvé, jamais assouvi et toujours incomplet.
a « ennuieux ».
b « débarrassa ».
c « ce ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
