« 6 décembre 1850 » [source : MVH, a8488], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e595, page consultée le 01 mai 2026.
6 décembre [1850], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon tout doux aimé, bonjour mon amour béni, bonjour. Comment vas-tu ce matin ? Comment as-tu passé la nuit ? Ta pauvre gorge est-elle moins douloureuse1, mon Dieu ? Ô que je voudrais que tu sois guéri, mon pauvre bien-aimé, car rien ne m’est plus pénible que la pensée que tu souffres. J’espère que cette affreuse opération aura ce résultat promptement. Mais pour cela, mon Victor aimé, il faut ne pas faire d’imprudence et faire avec exactitude tout ce qu’on te prescrira. Je voudrais être auprès de toi pour te soigner et pour penser à tout ce qui peut te soulager mais à cette distance que faire sinon t’aimer et te supplier de prendre soin de toi. C’est ce que je fais de toutes mes forces et de toute mon âme. J’ai revu mon sosie hier et je dois dire que je ne l’ai pas reconnu et que personne autour de moi ne voulait croire que j’aie pu lui ressembler il y a vingt ans2. Du reste cela m’a beaucoup ennuyéea et je n’ai pas du tout regretté la coquetterie de Vilain qui m’a privée de la moitié de ces gargouillades3 plus ou moins bien conservées. Heureusement le spectacle a fini de bonne heure et j’étais rentrée à onze heures chez moi. Je n’ai pas eu de colique mais je me suis très fort enrhumée. Je vois avec plaisir qu’on ne me fait rien dire pour ce soir ce qui me rendra le service de rester chez moi auprès de mon feu ce que je préfère à tout après le bonheur de te voir. Voilà, mon petit homme, ce qui se passe autour de moi dans ce moment-ci ce qui ne constitue pas des incidents bien vifs et bien variés. La seule chose que je remarque avec joie c’est qu’il fait très beau et que tu pourras te guérir plus facilement. Cependant, je serais toujours d’avis que tu n’allasses pas à la Chambre tant que ta gorge ne serait pas cicatrisée. Malheureusement tu tiens plus compte de ce que tu crois ton devoir que de ta santé et de mes avis. Aussi je n’ai pas l’espoir que tu suives mon conseil, pauvre adoré. Tâche au moins de ne pas retarder ta guérison.
Juliette
1 Victor Hugo a subi une opération de la luette le 4 décembre.
2 Il s’agit sans doute d’une jeune actrice jouant dans une pièce à laquelle Juliette a assisté la veille.
3 Probable polysémie : à la fois pas de danse avec ronds de jambe, vocalises de mauvais goût et nourriture.
a « ennuiée ».
« 6 décembre 1850 » [source : MVH, a9099], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e595, page consultée le 01 mai 2026.
6 décembre [1850], vendredi matin, 11 h. ½
Je voudrais te voir, mon petit homme, pour savoir comment tu vas, et, d’un autre côté, je désirerais que tu ne sortes pas dans la crainte que tu ne te fasses mal. Le temps est beau mais il est froid. J’aurais voulu que tu eusses un cache-nez plus épais que le petit tricot que tu as emporté. Malheureusement je n’ai que des foulards à t’offrir ce qui vaut encore mieux que rien. Tantôt je t’en offrirai un. Mais je voudrais savoir tout de suite comment tu vas. C’est bien long pour mon amour et pour mon impatience d’attendre jusqu’à tantôt pour savoir ce qui m’intéresse le plus au monde : ta santé. Si tu pouvais aller vraiment mieux, quel bonheur ce serait. C’est aujourd’hui le troisième jour de ton opération1. La cicatrisation doit commencer à se faire. Seulement je ne comprends pas pourquoi le chirurgien ne vient pas voir tous les jours comment se fait cette cicatrisation. En général je trouve qu’on t’applique les remèdes les plus véhéments et les soins les plus insouciants : on te brûle, on te taille on te rogne à jour fixe ou par improvisation et puis on te plante là comme si de rien n’était. C’est incroyable. Il est probable que cela tient à toi et que tu t’opposes probablement à la sollicitude professionnelle de ces messieurs. Dans ce cas-là je t’assure que tu as le plus grand tort et qu’il vaudrait mieux subir l’ennui d’une visite tous les jours que de prolonger le mal indéfiniment par trop de sécurité.
Mon pauvre adoré, je ne sors pas de ce rabâchage parce que c’est le fond de ma pensée et qu’il m’est impossible de m’occuper d’autre chose. Tu sais que lorsqu’il s’agit de toi je suis comme une cloche. Je n’ai qu’un son, t’aimer, t’aimer sous toutes les formes, sous tous les prétextes et ne pas vouloir que tu souffres jamais. Hélas ! comme si l’amour était une cuirasse ou un spécifique2.
Juliette
1 Victor Hugo a subi une opération de la luette le 4 décembre.
2 Au sens médical du terme, l’adjectif substantivé désigne un médicament propre à « guérir sûrement et toujours une maladie » (Voir Dictionnaire des sciences médicales, vol. 52, 1821, p. 268).
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
