29 décembre 1850

« 29 décembre 1850 » [source : Yale, BL, Victor Hugo Collection GEN MSS 412 (box 2, folder 86)], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e2212, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon Victor, bon jour, mon doux amour adoré, bon jour. Tu dors sans doute à présent, à moins que tu ne soupes encore. Est-ce que vraiment tu es allé au bal de l’Opéra ? Cette pensée m’a occupée toute la nuit au point de m’empêcher de dormir car je pensais à tout ce qui pouvait résulter de mauvais pour ta santé et pour mon amour de l’emploi de cette nuit dans un bastringue et avec ton mal de gorge. Cher adoré, je ne voudrais pas te tourmenter et t’empêcher de t’amuser puisque tu trouves du plaisir maintenant à ces extravagances qui te répugnaient autrefois ; mais, au point de vue seul de ta santé, tu as tort de passer la nuit dans un endroit bruyant, poussiéreux et plein de toutes sortes de miasmes. Quant à moi, c’est si vrai que je me tuerai dès que j’aurai la certitude que tu ne m’aimes plus, que je suis toute résignée à mon sort. Je me sens condamnée et je n’en appelle pas, à quoi bon ? Il n’y a pas de coura de cassation qui puisse me soustraire au sort que me réserventb les années et ton inconstance naturelle. Mais, comme il m’est impossible de vivre sans ton amour, j’irai attendre qu’il me revienne dans l’autre monde.

Tu as bien fait de revenir hier me voir, mon pauvre doux adoré, car j’étais fort triste et fort maussade d’être forcée de m’en aller sans t’avoir vu et sans savoir comment tu allais. J’ai vu avec envie et regret Suzanne prendre place à côté de toi dans la voiture. S’il avait été possible d’opérer une substitution et de lui faire prendre ma place à table pendant que je t’aurais reconduit chez toi, je t’assure que je n’y aurais pas manqué. Malheureusement Suzanne se prête peu au rôle de sosie quoique Montferrier soit un amphitryonc peu clairvoyant1. Toujours est-il que je t’ai à peine vu malgré la bonté que tu as eued de faire ce long trajet pour me tranquilliser. Merci, mon bien-aimé, tu ne pouvais pas faire davantage et je t’en suis bien reconnaissante, merci. Je t’adore, tu ne le sais que trop bien.

Juliette


Notes

1 Juliette Drouet fait allusion à la comédie de Molière, Amphitryon : Sosie est le valet d’Amphitryon.

Notes manuscriptologiques

a « court ».

b « réserve ».

c « amphytrion ».

d « eu ».


« 29 décembre 1850 » [source : MV-MVH, Villequier, inv. no 1993.19.1 [93.19] ], transcr. Marie-Jean Mazurier, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e2212, page consultée le 01 mai 2026.

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C’était hier mon jour de grand nettoyagea, doublement grand à cause de la fin de l’année parce que je mets des rideaux blancs partout. C’est pourquoi, mon petit homme, je ne t’avais pas écrit hier malgré le désir que j’en avais et surtout à cause de l’espoir que j’avais de te voir d’une minute à l’autre. Aujourd’hui je prends ma revanche et je te gribouille quatre feuilles de papier sans interruption. Ce n’est pas assez pour toutes les tendresses que j’ai besoin d’épancher mais c’est beaucoup trop pour tes pauvres yeux que cela fatigue et pour ton cœur que cela blase de plus en plus. Une paire de bas blancs sur des mollets de jeune femme te ferait beaucoup plus de plaisir que toutes les vieilles caresses de ta pauvre Juju. Je le sais de reste, mon pauvre homme, et si je persiste dans cette mauvaise habitude ce n’est pas pour te punir de me l’avoir fait prendre le premier c’est parce que c’est un des plus vifs besoins de ma vie après celui de te voir. D’ailleurs, mon Victor, je crois que tu ne te prives d’aucune compensation et que tu me prends beaucoup plus même que l’ennui de ma fastidieuse correspondance (sans correspondant) ne t’y autoriserait s’il y avait une justice distributive bien répartie pour ne parler que de ton dîner d’hier, de ta nuit et peut-être même de la matinée car il est probable que tu auras RECONDUIT chez ELLE LE domino qui te sera échu dans le partage filial. Tâche seulement d’être plus expéditif que ton fils Charles et de ne pas mettre TROIS JOURS à revenir de cette expédition galante et chevaleresque1. Dans cette espérance je reste chez moi à t’attendre et je fais faire un très bon feu dans la salle à manger. On n’est pas d’une meilleure composition n’est-ce pas ? Je pousserai la bonté encore bien plus loin, mon adoré, car je te débarrasserai de moi RADICALEMENT très prochainement. D’ici là ne t’impatiente pas trop et ménage toi.

Juliette


Notes

1 Juliette se doute-t-elle de la rivalité amoureuse entre Hugo et son fils Charles, qui tous deux courtisent l’actrice Alice Ozy ?

Notes manuscriptologiques

a « nétoyage ».


« 29 décembre 1850 » [source : Collection particulière], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e2212, page consultée le 01 mai 2026.

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Il est probable que j’irai demain à Saint-Mandé1. C’est une visite que je remets depuis trop longtemps et qui devient de plus en plus impérieuse pour mon cœur. Si tu ne vas pas de bonne heure à la Chambre je serai revenue assez à temps pour t’accompagner. Dans le cas contraire il faudra que je me résigne à ne te voir que le soir. Ce sera bien long mais je ne saurais remettre à plus tard ce pèlerinage annuel si triste et si doux que je le redoute autant qu’il m’attire. Aujourd’hui, mon petit bien-aimé, je suis tout à toi, car je reste chez moi. Ce n’est d’ailleurs que parce que toi-même tu dînais en ville ces trois derniers jours que j’ai suivi ton exemple. Maintenant je n’irai chez mes villageois2 que le mercredi soir. Il m’a été impossible de ne pas accepter de dîner chez eux le premier de l’an. Cela ne me contrarie qu’à cause de l’heure à laquelle ils dînent et de la distance qui nous sépare. Autrement puisque tu as perdu la douce habitude de revenir me voir après ton dîner il n’y a pas de raison pour que je préfère rester chez moi à aller chez ces braves gens qui ne savent quelle chère et quelle fête me faire. Hier ils ont été très troublés par l’apparition de Suzanne parce qu’ils croyaient qu’il t’était arrivé quelque malheur. Ils auraient bien désiré que tu restasses mais comme ils étaient prévenus que tu n’étais pas libre ils ne t’ont pas engagé à rester mais ils m’ont fait promettre de t’amener très prochainement. Je t’en préviens d’avance afin que tu tâches de disposer d’une de tes soirées en leur faveur et surtout en la mienne car je n’ai de joie et de bonheur qu’avec toi, tu le sais bien. Je compte sur ton excessive bonté pour me faire cette SURPRISE le plus tôt possible. Jusque là je te baise de toute mon âme.


Notes

1 Sa fille Claire Pradier y est enterrée depuis quatre ans.

2 Les Montferrier ont leur maison de campagne à Sablonville (aujourd’hui quartier de Neuilly-sur-Seine).


« 29 décembre 1850 » [source : Vente Boisgirard-Antonin, expert Thierry Bodin, Drouot, salle 4, 24 mai 2019, lot no 249], transcr. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e2212, page consultée le 01 mai 2026.

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Je ne veux pas me coucher, mon adoré bien-aimé, sans t’avoir béni de l’âme et du cœur. Tu ne sais pas quel bien tu m’as fait ce soir dans cette protestation de toute trahison et en y associant comme témoignage irrécusable le nom de ton ange adorée.

J’ai besoin que de saintes et pieuses paroles raniment ma confiance défaillante que tes longues absences et tes affaires multipliées rendent si ombrageuse et si inquiète. Merci, mon bien-aimé, merci de ta douce bonté, sois bénis, sois heureux, sois aimé de tout ce qui est noble, généreux, élevé et pur. Le reste ne vaut pas l’honneur d’être désiré, il suffit pour tout homme de se baisser et d’en prendre. Tu as bien fait, mon Victor, de ne pas aller à ce bal hier. Je t’assure, toute jalousie à part, qu’au point de vue de ta santé et de ta dignité tu aurais fait une double imprudence. Il en est de cela comme pour dea certaines natures délicates et des hautes renommées, c’est un endroit malsainb. Je m’explique mal mais tu me comprends malgré mon bégaiement intellectuel et tu trouves que j’ai raison j’en suis sûre.

J’espère que tu ne te coucheras pas trop tard ce soir ? Je t’assure encore une fois, mon petit bien-aimé, que ma recommandation porte tout entière sur ta santé que les longues veilles peuvent compromettre et retarder la guérison de ta gorge. Maintenant que je t’ai dit bien naïvement ma sollicitude sans le moindre mélange de jalousie, bonsoir, adoré bien-aimé, dors bien. Je te baise depuis A jusqu’à Z.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a Juliette avait d’abord écrit « de cela comme certaines », avant de reprendre « comme » en ajout sup., et « pour de » en surcharge sur le premier « comme ».

b « mal sain ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.