« 16 décembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 353-354], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1514, page consultée le 01 mai 2026.
16 décembre [1850], lundi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon petit Toto, bonjour, mon doux bien-aimé, bonjour. Comment allez-vous ce matin ? L’ouragan ne vous a pas empêché de dormir, je suis sûre ? Quant à moi, il ne m’en faut pas tant pour ne pas fermer les yeux de la nuit ; aussi ce matin je suis tout à fait épuisée. Quelle nuit, mon Dieu ! Enfin c’est fini pour le quart-d’heure, espérons que cela ne reviendra pas de si tôt. Il fait beau maintenant, ainsi il n’y a plus qu’espoir et confiance à avoir comme dans la chanson de pèlerin1.
Eh ! bien, mon petit homme, comment s’est passée la fête2 ? Le camélia de Vilain est-il arrivé intact ? Mlle Adèle3 a-t-elle été contente de ses deux petites [illis.] et de son lilas blanc ? Vous me direz cela afin que je sache si ce pauvre Vilain a fait ses frais d’amour-propre et surtout de respect et d’admiration dévouée car il vous aime tous comme un pauvre chien qui sent son infériorité. Eh ! ça et moi ???????????a Est-ce que je n’aurai rien de toutes ces munificencesb royales ? Est-ce que vous auriez l’injustice et la cruauté de ne rien M’OFFRIR ? Ce serait encore plus plat. Oh ! je ne vous crois pas capable d’une pareille infamie et je me berce moelleusement dans mon lit de la pensée d’une générosité monstre sous laquelle succombera ma reconnaissance et mon admiration. Voime, voime, c’est très probable. Pauvre bien-aimé, on rit avec vous et tu ne te fâches pas ? Alors à quoi que ça sert ? Je suis donc forcée de reconnaître que vous êtes le plus généreux et le meilleur caractère des hommes et même des femmes. Baisez-moi alors et dites-vous que je vous adore et que vous m’avez donné de très belles étrennes, ou du moins qui auraient pu l’être sans mon atroce bêtise. Baisez-moi et je retire l’expression blessante et insidieuse formulée dans ce gribouillis. Vous n’êtes pas plat, oh ! non vous ne l’êtes pas.
Juliette
1 À élucider.
2 La famille Hugo a pour coutume de recevoir ses amis le dimanche soir.
3 Adèle Hugo, la fille de Victor Hugo.
a Les points d’interrogation courent jusqu’au bout de la ligne.
b « mugnificences ».
« 16 décembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 355-356], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1514, page consultée le 01 mai 2026.
16 décembre [1850], lundi matin, 11 h. ½
Il s’agit d’être prête quand tu viendras tantôt pour te conduire à l’Assemblée, mon cher petit bien-aimé, pour cela il ne faut pas que je flâne car alors je pourrais trop bien te manquer comme cela m’arrive trop souvent. Aussi je vais me dépêcher pour te conduire dans ton égrugeoir1 comme tu appelles cette boutique. Et puis je reviendrai t’attendre au coin de mon feu comme une fidèle Juju que je suis.
Comment vas-tu, mon petit homme ? Toujours de mieux en mieux n’est-ce pas ? Maintenant que ta pauvre petite ALOUETTE a été rapiécéea violementb de sa cage, ta guérison doit marcher plus rapidement2. J’y compte, mon doux adoré, et je me réjouis d’avance du jour où tu me diras : c’est fini, N I, NI. Rien dans les mains, rien dans les poches, rien dans la goulottec de ma bouteille. Jusque-là il faut redoubler de fumigations, de gargarismes et de soins de toutes sortes pour accélérer cet événement beaucoup plus important pour moi que l’autre timbré3. En attendant, il faut vous retenir un peu sur le père Roussel, Le Supplice de Tantale et supprimer toutes espèces d’études escargotiques4. C’est difficile mais c’est nécessaire. Plus tard vous pourrez reprendre vos travaux politiques, littéraires et pasilaliniques mais il faut d’abordd vous guérir. C’est horrible, je le sais, je vous plains mais il le FAUT. Plus tard vous aurez la consolation de dire : il le faaaaallait. Taisez-vous et laissez reposer ce pauvre bonhomme Roussel que vous faites faire [illis.] de service à en juger par vos ordres du jour. Baisez-moi de temps en temps honnêtement, cela vaudra mieux et fatiguera moins votre entourage officiel.
Juliette
1 Petit vaisseau de bois dans lequel on égruge le sel avec un pilon. (Littré)
2 L’opération de la luette qu’a subi Victor Hugo le 4 décembre inspire ce jeu de mots à Juliette Drouet, qui a gardé comme relique la luette enlevée.
3 Allusion au timbre que payaient les journaux, dont L’Événement.
4 Allusion aux recherches scientifiques sur le fluide des escargots.
a « rapiéssée ».
b « violemment ».
c « goulote ».
d « dabord ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
