« 15 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/69], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1377, page consultée le 01 mai 2026.
15 décembre [1850], dimanche matin, 9 h. ½
Bonjour mon tout bien-aimé, bonjour mon cher amour, bonjour. Je t’aime.
Je l’ai donc enfin cette pauvre petite ALOUETTE dont les chants mélodieux et sublimes ont tenu mon cœur en extase si souvent pendant que les oies sauvages de la réaction criaient et que les ânes savants de l’Académie brayaienta de fureur et de jalousie. Je l’ai1. Mais hélas ! muette pour toujours. L’esprit divin qui lui conserve sa forme ne lui a pas conservé sa douce voix et ses sublimes chants. C’est égal je suis heureuse d’avoir ce morceau de vous-même et je ne le donnerais pas pour tous les corps plus ou moins constitués de la République, voireb même de l’univers. Il paraît du reste que le docteur Barth2 a eu quelque peine à s’en séparer car il a fait attendre Suzanne très longtemps bien qu’il n’y eût qu’à lui remettre le petit flacon qui sert désormais de cage à cette pauvre ALOUETTE. J’espère que sa probité n’aura pas faibli et qu’il ne m’aura pas donné la première chose venue à la place de cette petite alouette qui est devenue pour moi une vraie relique. Tu me diras tantôt si tu reconnais le flacon et puis tu m’écriras deux mots qui en constatentc l’authenticité et que je collerai dessus afin que partout et dans tous les temps on respecte et on adore ce petit fragment du grand Victor Hugo.
Pendant que Suzanne était allée rue de [Bilaulieu ?] le père Montferrier et son toutou Lacombe venaientd me chercher en voiture. Ils ont été forcés de m’attendre quelques minutes dans leur Kalaïche3. Heureusement que Julie4 qui arrivait en même temps a pu leur faire prendre patience pendant qu’on m’agrafaite ma robe. Le bon Montferrier a poussé la prévoyance jusqu’à faire revenir cette voiture pour nous conduire le soir. Vraiment, si cela devait se produire plus d’une fois tous les quinze jours, je ne le souffrirais pas car ce serait abuserf de la généreuse hospitalité de cet excellent homme. Il m’a bien demandé comment tu allais et quand tu viendrais. Je lui ai dit que ce serait le plus tôt possible mais à l’improviste parce que tu ne savais jamais quand tu pouvais disposer de toi. En attendant, il est convenu que le jour de la loge de Lucrétia5 ils dîneront tous chez moi, y compris Lacombe, pour épargner à Montferrier la fatigue de retourner à Sablonville mais surtout pour me donner à moi le prétexte de leur rendre une espèce de politesse en échange de toutes leurs bontés. Et puis je t’aime et puis je t’adore.
Juliette
1 Il s’agit de la luette (jeu de mots) dont Hugo vient d’être opéré.
2 Vraisemblablement le médecin qui a opéré Hugo de la luette.
3 Victor Hugo mentionne dans Le Rhin, Lettre XXXVII, lors d’une étape dans une auberge à Schaffhausen, un plat inscrit au menu appelé « calaïsche à la choute » dont il comprend, après une discussion surréaliste avec un garçon soi-disant français, que cela signifie en réalité (mal orthographié par l’aubergiste) « calèche à la chute » : « En d'autres termes, après vous avoir offert à dîner, la carte vous offrait complaisamment une calèche pour aller voir la chute du Rhin à Laufen, moyennant dix francs. » Juliette reprendre cette expression dans d’autres lettres, en 1848 notamment.
5 Le Théâtre Italien reprend la Lucrezia Borgia de Donizetti (adapté de la pièce de Victor Hugo) avec Lavache (Don Alfonso), Iwanoff (Gennaro), Ida Bertrand (Maffio Orsini) et Mlle Fiorentini (Lucrezia).
a « bréaient ».
b « voir ».
c « constate ».
d « venait ».
e « agraffait ».
f « abusé ».
« 15 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/70], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1377, page consultée le 01 mai 2026.
15 décembre [1850], dimanche midi
Je ne sais pas comment je fais mais je suis toujours en retard depuis quelques jours. Cela tient probablement à l’exiguïté des jours et aux insomnies qui déplacent les heures de mon sommeil. Toujours est-il que voilà huit jours que je ne peux pas trouver le temps de faire mes affaires avant la nuit fermée. Cependant je me dépêche. Je vais faire allumer le feu tout à l’heure dans la salle à manger pour que tu la trouves chaude quand tu viendras travailler. Et à ce sujet je te dirai que Suzanne s’informe avec la plus vive sollicitude quand tu auras fini ? Il entre dans ses habitudes de tout nettoyera de fond en comble chez moi et surtout les tapisseries pour le Jour de l’an. Je crois que pour cette fois elle sera forcée d’ajourner sa propreté de circonstance à l’année prochaine. Quel malheur !!!!!b Mais ce qui me touche encore plus que l’amour-propre de Suzanne et la malpropreté de mon logis c’est la nécessité de vous revendre mon plateau. Je sais bien que c’est avec BÉNEF mais c’est égal, j’aurais préféré pouvoir le garder sans aucune espèce de lucre. Vos 15 F. ne vaudront jamais les deux canards symboliques et constitutionnelsc voguant devant le VAISSEAU de l’État chinois sur le haut duquel un gamin du crud fait des pieds de nez et des : ah ! aho ! houp aux graves personnages politiques, mettant la barre à tribord de la réaction. Je vous avoue qu’il m’en coûte beaucoup plus que 15 millions de sacrifices de toutes sortes pour me séparer de ce petit charivari magotique1. Mais à la cité [20 ?] comme à Pékin et à Nankin nécessité fait loi. Reprenez donc votre plateau pour 15 F. et n’en parlons plus car ce serait trop plat. Oh ! si vous faisiez la moindre objection à cette honnête transaction commerciale.
Juliette
1 Hugo collectionne les chinoiseries pour la décoration de Juliette.
a « nétoyer ».
b Il y a cinq points d’exclamation.
c « constitutionnel ».
d « crû ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
