17 décembre 1850

« 17 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/71], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1652, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour mon Victor, bonjour mon Toto, bonjour. Comment ça va-t-il ce matin ? Avez-vous pu dormir cette nuit ? Moi j’en ai pris mon parti tant bien que mal et j’ai laissé souffler l’ouragan, le surveillant d’une oreille et dormant d’un œil. Enfin me voici arrivée au commencement de la journée sans trop de peine. Pour peu que vous veniez de bonne heure et que votre gorge aille toujours de mieux en mieux je me trouverai tout à fait bien.

Le jeune Vilain est venu hier après neuf heures finir sa soirée auprès de moi. Il venait de quitter Charles qui se disposait à aller à son rendez-vous fixe (lisez Favard/Favard), Vilain s’était refuse au rôle de confident parce qu’il y a là un Maillart de ses amis qui a la prétention d’être le COLLIN de cette COLLETTE et qu’il ne veut pas être son Jacot. Vous voyez que sans sortir de chez moi je trouve la campagne et les cancans. Je sais aussi que Mme  [Bourlier ?] a dîné chez vous dimanche et je connais le nombre de toutes les femmes qui sont allées chez vous le soir. Soyez tranquille, je saurai TOUT et bien autre chose encore. Vilain n’est pas de la race des caniches pour rien, il est surtout pour me rapporter toutes vos trahisons, ce qui ne sera pas une sinécure pour lui. En attendant, tenez-vous le pour dit, monstre d’homme, et contenez-vous si c’est possible. Conseil que je devrais bien suivre dans ce moment-ci car j’éternue depuis 10 minutes dans pouvoir me retenir. Il serait bientôt temps que ce rhume de cerveau finisse car, outre que voilà quinze jours qu’il me tient, il me fatigue horriblement. Cela ne m’empêche pas de remarquer qu’on annonce la reprise de Lucrèce pour ce soir aux Italiensa et je n’oublie pas de vous demander une loge pour la seconde représentation pour mes Montferrier à qui je l’ai promise en votre nom. C’est d’autant plus généreux à moi que ce jour-là je suis forcée de leur donner la pâtée et que vous aurez l’injustice de me la laisser payer à moi toute seule. J’en rougis pour vous et j’en frémis pour moi car le diable m’emporte si je sais où prendre cette boustifaille à laquelle pourtant je vous convie de toutes mes forces.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « Ytaliens ».


« 17 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/72], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1652, page consultée le 01 mai 2026.

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Vous ne m’avez pas dit s’il fallait vous envoyer le plateau aujourd’hui1, de sorte que je le garde à mes risques et périls, ce qui n’est pas drôle. Cependant, puisque je ne me suis pas entendue avec vous sur l’heure et sur le jour que vous vouliez qu’on vous le portât, je consens à lui donner encore l’hospitalité. Vous aurez la bonté de me rendre immédiatement mes quinze francs en échange. Nous vivons dans un temps et à une époque où il n’est pas prudent de laisser ses capitaux hors de chez soi. D’ailleurs j’en ai besoin pour faire mes largesses de Nouvel An. Je ne me console de cet affreux jour qu’en pensant à la chère petite lettre que vous m’écrirez ce jour-là. Si je n’avais pas cet espoir, je ne sais pas ce que je ferais tant je suis embarrassée pour faire face à toutes les dépenses obligatoires et vexatoires d’étrennes. Mais à qui est-ce que je raconte mes douleurs ? À un homme sans cœur et sans délicatesse qui se moque de mon affreux embarras et qui se fiche pas mal de ma détresse. Je me tais en regrettant de n’avoir pas commencé par là tout de suite. Seulement je ne te conseille pas de venir rôder autour de mon lingot. Je le dépenserai tout avec des jeunes gens à ton nez et à ta barbe de représentant et à celle de ton PyladeaRoussel. Tu n’en aurasb pas seulement un monaco2. Cela t’apprendra à avoir été dans entrailles et sans le sou pour moi. Tu bisqueras, tu te traîneras à mes genoux, tu gémiras mais je serai inflexible et verrouilléec comme ton coffre-fort. Comme je rirai, comme je ferai la noce, comme je m’amuserai, comme j’aurai des plats autour de ma table et ailleurs. D’y penser j’en ai pour plus de quatre cent mille francs de joie. Dans ce moment-ci, je consens à vous en donner un peu… de la joie et même quelques baisers autour.

Juliette


Notes

1 Plateau chinois que Hugo a laissé à Juliette, et qu’il lui réclame.

2 Numismatique : monnaie émise par le prince de Monaco ; puis par extension, vieilli et populaire : sou, monnaie, argent, quelle qu’en soit l’origine.

Notes manuscriptologiques

a « pilade ».

b « n’auras ».

c « verouillée ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.