14 décembre 1850

« 14 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/67], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1244, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour mon petit homme, bonjour. J’espère que tu auras passé une meilleure nuit que la mienne, ce qui ne t’aura pas été difficile pour peu que tu aies seulement dormi une heure de suite dans toute la nuit. Je suis brisée, moulue, éreintée et mes pauvres yeux ne peuvent pas s’ouvrir tant ils sont fatigués par l’insomnie et par la lecture. Si je ne trouve pas moyen de me ravigotera un peu d’ici à tantôt je ferai une triste figure à tous ces braves gens de la banlieue. J’ai beau regarder mon plateau pour faire diversion à mes douleurs, cela ne me divertit pas du tout car je pense qu’il coûte 10 centimes et que je ne sais pas où les prendre. Le plus raisonnable serait de vous le céder pour 15 centimes et je crois que j’y consentirai et cela pas plus tard que ce soir probablement parce qu’il m’est impossible de songer à prendre cette somme sur mon budgetb dans ce moment-ci. Ah ! si le commerce allait vous ne l’auriez pas pour ce prix-là mais les temps sont durs sous la République, contrairement aux hommes qui sont d’une tendreté fabuleuse à en juger par le bonhomme Roussel, de L’Youne, et beaucoup d’autres que la pudeur m’empêche de nommer. Ceci me fait souvenir que je ne sais pas quelle Chaumontel vous avez à fouetter aujourd’hui ? Il faudra pourtant bien me le dire, ne fût-cec que pour la forme ; vous aurez le temps d’ici à tantôt de choisir dans votre table des MATIÈRES le titre sous lequel vous vous [évasé ?] aujourd’hui. Tâchez que ce ne soit pas le Supplice de Tantale ou autre Événement plus ou moins politique. Je suis comme les [peintures] de rouge et noirs, je marque la couleur déjà sortie et j’établis mes CHANCES d’après des calculs très savants et des probabilités infaillibles. Voime, voime, cette corne d’abondance ne paraît pas [illis.] à se tarir, la fortune me sourit et vous me faites la figure. C’est tout plaisir vraiment et je serais bien difficile de ne pas m’en contenter.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « ravigotter ».

b « budjet ».

c « fusse ».


« 14 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/68], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1244, page consultée le 01 mai 2026.

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J’ai beau chercher dans ma tête, peut-être est-ce dessus qu’il faudrait chercher pourquoi vous me laissez libre aujourd’hui. Je ne trouve rien, pas même de bonhomme Roussel. Pourtant vous aviez un motif, une conférence, un prétexte, une réunion dans les bureaux, l’affaire… Paul Meurice, la moindre chose enfin ? Je me contente de si peu que ce n’est vraiment pas la peine de me refuser cette légère satisfaction de vous croire occupé à des travaux parlementaires Cico1, littéraires Arnal2, économie politique Ozy. Je compte bien que vous me donnerez le programme de votre soirée afin que je puisse vous plaindre en temps et lieux. En attendant je serais assez disposée à être très grognon et très jalouse mais je me retiens pour ne pas offenser votre vertu et votre dévouement.

À quand donc la Lucretia ? Il en a été fort parlé l’autre soir chez les Montferrier et j’ai dû leur promettre que tu leurs donnerais une loge pour la seconde représentation. C’est le moins que tu puissesa faire, mon petit homme, en échange de leurs bontés pour moi et de la cordiale hospitalité qu’il t’offre chaque fois que l’occasion se présente. Je t’y fais penser d’avance parce que tu as tant de choses dans la tête qu’il est presque incroyable que tu songes à des détails comme celui-ci.

À propos de détails, j’ai reçu une lettre de cetteb espèce d’intriguant Bouard qui demeurait dans la maison qui me remercie, dit-il, de lui avoir fait souhaiter le bonjour par sa femme que je ne connais pas et que je voudrais encore moins REconnaître. En même temps il m’envoie un billet pour aller voir l’Hôtel de ville jusqu’à demain, prétexte pour m’écrire et continuer malgré moi une sorte de relation dont il espère probablement tirer parti d’une façon quelconque un jour ou l’autre. Mais je m’y refuse énergiquement et absolument par dégoût pour ce genre de misère et par prudence pour cette espèce de misérable.

Cher adoré, toutes ces pattesc de mouches n’ont pas d’autre but que d’aller de mon cœur au tien, te dire que je t’adore et que je te baise idem.

Juliette


Notes

1 S’agit-il de Pauline Cico ? Membre de la troupe du Vaudeville à partir de 1848, elle passera au Palais-Royal en 1851, puis à l’Ambigu en 1864. Elle se retire de la scène à partir de 1867.

2 Étienne Arnal : acteur comique (1794-1872) qui a joué dans de nombreuses pièces d’Eugène Labiche. Il se produisit au Vaudeville, au Gymnase et aux Variétés.

Notes manuscriptologiques

a « puisse ».

b « cet ».

c « ses ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.