12 décembre 1850

« 12 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/63], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1041, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour mon petit bien-aimé, bonjour mon amour, bonjour. Comment vas-tu, mon adoré bien-aimé ? Quelle joie ce sera pour moi quand je n’aurai plus à te faire cette question sur ta santé1. Pour cela il faut que tu te soignes bien et que les médecins et les chirurgiens qui te traitent ne fassent pas d’étourderie comme celle de te faire prendre du vin aigre à la place d’eau pure ou de te faire manger de la pierre infernale. Jusqu’à présent ces messieurs ont été peu habiles avec toi et toi peu chanceux avec eux, aussi je ne serai tranquille que lorsque tu seras hors de leurs bévues et de leurs griffes, voirea même de leurs ciseaux. Pour y arriver plus tôt il faut ne pas trop user du bonhomme Roussel, ni de son cousin Chaumontel, ni des conférences ni des réunions dans les bureaux et encore mieux du Carabinier de Charles, fût-il même AMUSANT comme Arnal2 et beau comme Mlle Cico3. Il ne faut pas que le dévouement à la chose…..b publique l’emporte sur le propre soin de ta conservation. Ce serait d’une économie politiquement entendue et peu digne d’un homme d’état.

Avec tout cela je vous verrai excessivement peu aujourd’hui car nous irons chacun de notre côté comme des gens qui ne sont pas fâchés de regarder en Bourgogne si la Champagne brûle4. Quant à moi, ce n’est pas du côté de Sablonville que je voudrais venir si votre cour brûle, aussi je n’y vais qu’à regret et en pensant que, outre la distance qui me dépare de vous, vous ne prendre pas votre fumigation. Après cela je ne sais pourquoi tu ne la prendrais pas chez toi, mon petit homme, car ce n’est pas difficile ni long. Je t’assure qu’à ta place je n’hésiterais pas à la faire faire en rentrant. Après cela il y a encore moyen de ne pas t’en passer, c’est de venir la prendre à la maison. Suzanne la tiendra prête. Pensez-y, mon petit homme, et ne négligez rien de ce qui peut vous soulager et vous guérir.

Juliette


Notes

1 Hugo relève d’une opération de la luette.

2 Étienne Arnal : acteur comique (1794-1872) qui a joué dans de nombreuses pièces d’Eugène Labiche. Il se produisit au Vaudeville, au Gymnase et aux Variétés.

3 S’agit-il de Pauline Cico ? Membre de la troupe du Vaudeville à partir de 1848, elle passera au Palais-Royal en 1851, puis à l’Ambigu en 1864. Elle se retire de la scène à partir de 1867.

4 Expression faisant référence au strabisme, à l’œil louche.

Notes manuscriptologiques

a « voir ».

b Il y a cinq points de suspension.


« 12 décembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/64], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11832e1041, page consultée le 01 mai 2026.

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Je me dépêche, mon Toto, pour ne pas te faire attendre dans le cas où tu irais de très bonne heure à ta boutique. Je t’attendrai chez Mme Sauvageot et pour celui où tu irais à l’Académie, mon rendez-vous avec Vilain n’étant que pour quatre heures et demi. J’ai beau me battre les flancs et me hérisser de jeunes gens, je n’en suis pas plus ravigotéea ni plus fière pour ça. J’aimerais mieux une heure de coin du feu avec vous que toutes les soirées du monde mêléesb de bons dîners et d’excellents Vilain. Ce n’est pas ma faute si je suis en contravention avec le système Sue qui veut qu’on n’aime pas plus de quinze jours et encore… Quant à moi qui suis loin d’être une raffinée en plaisir je vous aime d’arrache-cœur et de toutes mes forces avec une constance et un courage digne d’un meilleur sort. C’est très malsain et très peu distingué à ce que prétend ce démagogue de lettres, mais je ne vous aime pas par genre et encore moins pour ma santé ou pour mon bonheur. Je vous aime parce que je vous aime, je vous aime comme je respire. Mon amour, c’est la vie de mon âme comme le souffle est la vie de mon corps. Le reste ne me regarde pas. Mais c’est assez parler de Sue et de littérature papillonne. Vous n’êtes pas assez bête pour approuver publiquement ces contre-nature et contre le sens commun. Vous gardez vos opinions humanitaires pour le bonhomme Roussel et son auguste famille et vous agissez prudemment.

En attendant vous avez reçu une charmante petite lettre de la pauvre Godillonc qui mérite qu’on s’intéresse à elle. Tu as bien fait de lui répondre tout de suite, mon cher petit homme, et je t’en remercie de tout mon cœur. Cher adoré, c’est bien vrai que tu es bon, aussi vrai que tu es ma vie et ma joie, mon amour et mon bonheur.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « ravigotter ».

b « mêlés ».

c Le nom est écrit de façon étrange.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.