20 mai 1880

« 20 mai 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 133-134], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11826e930, page consultée le 01 mai 2026.

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Double restitus1, je ne te dis que ça ! tremblez ! mon impitoyable amour ne te fera grâce d’aucune patte de mouche ni d’aucune tendresse ! tant pis ! ça t’apprendra à te faire trop aimer ! Tu étais trop endormi tout à l’heure pour oser te demander comment tu avais passé la nuit, mais, si j’en juge d’après moi, tu as dormi comme un sabot2.

Cher adoré, c’est demain le 21 la veille du 22, dirait le bon Jocrisse3 ; moi je dis cette fois : la veille de Sainte Julie, c’est-à-dire d’une bonne petitea lettre de toi attendue, désirée et bénie d’avance4. Rien n’est changé dans l’ordre du jour d’aujourd’hui au Sénat, séance publique à deux [heures] et pas de bureau. Le stock des lettres, peu nombreux et pas du tout intéressant. Le temps, couvert, maussade, et froid, comme une vieille fille coiffée par Sainte Catherine. À propos de Sainte Catherine, nous aurons à dîner ce soir celle qui porte ce nom, sans la coiffe5, Mme Catherine Glaize avec son mari et son vaillant oncle Auguste Vacquerie ; plus les trois Houssaye et Saint-Hérem6 en tout 14 personnes à table. Cela me fait souvenir que, outre l’argent que tu dois me donner aujourd’hui pour la maison, tu as à payer la note du serrurier montant à 18 F. 4 s. Tu vois que les sujets de dépenses ne chôment pas, au contraire, tout cela ne peut guère te monter l’imagination pour moi qui t’en fais une scie7 quotidienne. C’est un des plus grands embêtements de ma charge, que je remplis sans peur et sans reproche, et avec tout le courage dont je suis capable. Tu as reçu de la part de la Société des Gens de Lettres une invitation circulaire d’assister aux obsèques de Paul de Musset8 qui auront lieu aujourd’hui à midi précis, église de la Madeleine. Signée Emmanuel Gonzalès. Je t’en donne avis, non pour que tu y ailles, mais pour que tu lui donnes, à ce mort, un souvenir de sympathique regret à ce moment-là.

Cher adoré, mon gribouillis se ressent de l’absence de soleil, mais, sous cette grisaille ennuyeuse, il y a un amour sublime et rayonnant que je mets à tes pieds.

[Adresse]

Monsieur Victor Hugo


Notes

1 Juliette n’a pas écrit la veille.

2 Familièrement, « dormir comme un sabot » signifie « dormir profondément ». (Littré)

3 Jocrisse : Valet niais et maladroit. (Littré)

4 Hugo écrivait chaque année à Juliette pour sa fête. Il lui écrit le 21 mai 1880 : « C’est ta fête. Ta fête encore. Ta fête toujours […] ». (HUGO, Victor, Lettres à Juliette Drouet, 1833-1883, Le Livre de l’Anniversaire, texte établi et présenté par Jean Gaudon, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1964.)

5 « Coiffer Sainte Catherine » : être célibataire au-delà de 25 ans pour une femme.

6 Est-ce Auguste d’Aurelle de Montmarin de Saint-Hérem (1818-1916) ? Ou bien l’un de ses neveux : Hugues Henri Raymond d’Aurelle de Montmarin de Saint-Hérem (1850-1919) qui se marie en juin 1880 à Françoise Jeanne de Fontenay, ou Jean Gaston d’Aurelle de Montmarin de Saint-Hérem (1852-1931).

7 Scie : refrain entêtant.

8 Paul De Musset (1804-1880), frère aîné d’Alfred De Musset.

Notes manuscriptologiques

a « petit ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

l’amnistie des Communards est enfin votée, et la fête nationale, fixée le 14 juillet, fonde la République sur la Révolution Française

  • AvrilReligion et religions.
  • 24 octobreL’Âne.