« 21 mai 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 135-136], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11826e1021, page consultée le 01 mai 2026.
Paris, 21 mai 1880, vendredi matin, 8 h.
Cher bien-aimé, je t’aime d’arrache-cœur1 ce matin, comme tous les autres jours de l’année, pour mériter la bonne petite lettre annuelle dédiée à Sainte Julie que tu dois m’écrire aujourd’hui, d’après les traditions catholiques, ou au plus tard demain d’après l’almanach, car une fois cette borne franchie adieu le Saint, dit le proverbe, et la vieille Sainte Julie n’entend pas de cette oreille-là, elle veut être fêtée en temps et heure2.
Cher adoré, je te souris et je te bénis ; je t’admire et je t’adore. Je t’ai entendu t’agiter toute la nuit car moi-même, je ne dormais pas. J’espère que tu pourras te récupérer dans la matinée. Le temps semble vouloir s’humaniser ce matin ; il fait moins froid que de coutume ; il est vrai que j’ai une chaufferette, ce qui explique peut-être ce semblant de retour à la chaleur. Quoi qu’il en soit, il fait très beau temps et je me sens entrain d’en profiter depuis la première heure jusqu’à la dernière de ma bonne vieille fête. À ce propos, je n’ai pas voulu demander de vin de champagne frappé pour ce soir, pour le réserver à tes convives officiels demain. D’ailleurs, rien ne m’empêchera dans mon for intérieur d’en faire les honneurs à ma patronne qui sera encore sur l’horizon demain. Mme Lockroy est venue me dire qu’elle croyait bon d’inviter Saint-Victor pour demain, et qu’elle se chargeait de le voir pour cela ce matin en menant Jeanne à son cours qui est rue de Seine. De mon côté, je compte inviter les deux petits Koch3 pour ce soir, s’ils viennent assez à temps pour cela aujourd’hui. Je voudrais être déjà en possession de ma chère petite lettre. J’espère qu’elle ne se fera pas attendre trop longtemps et que je pourrai la baiser de tout mon cœur depuis A jusqu’à Z.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Si l’expression « d’arrache-pied » est attestée depuis plusieurs siècles, Juliette semble la première à la transposer au cœur, des années avant Boris Vian. A la même époque, Paul Bourget emploie « travailler d’arrache-plume », dans Physiologie de l’Amour Moderne (1890).
2 La religion catholique célèbre la martyre Sainte Julie de Corse le 22 mai. Hugo écrivait chaque année à Juliette pour sa fête. Il lui écrit le 21 mai 1880 : « C’est ta fête. Ta fête encore. Ta fête toujours […] ». (Victor Hugo, Lettres à Juliette Drouet, 1833-1883, Le Livre de l’Anniversaire, texte établi et présenté par Jean Gaudon, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1964.)
3 Enfants de son neveu (Jean-)Louis Koch.
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Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
l’amnistie des Communards est enfin votée, et la fête nationale, fixée le 14 juillet, fonde la République sur la Révolution Française
- AvrilReligion et religions.
- 24 octobreL’Âne.
