« 28 novembre 1875 » [source : BnF, Mss, NAF 16396, f. 309], transcr. Véronique Heute, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d11570e1197, page consultée le 06 août 2026.
Paris, 28 nov[embre][18]75, dimanche matin, 8 h.
Je te grelotte mon bonjour, mon grand adoré, pendant que mon cœur flambe comme au temps de nos plus chaudes amours. J’espère que tu as mieux dormi que moi, ce qui ne te sera pas difficile pour peu que tu aies seulement dormi une heure dans toute ta nuit. Quant à moi je me lève comme je me suis couchée avec un peu plus de fatigue encore si c’est possible. Mais je suis sûre de me réconforter dans ta pensée et je m’y plonge tête et queue, comme disait la mère Gillet de lointaine mémoire guernesiaise. Je te dirai que j’ai lu cette nuit, car que faire en un lit à moins que l’on ne dorme ? C’est de lire1. J’ai donc lu dans Le Réveil (nom de circonstance) ton portrait très bien fait, ma foi, et très ressemblant par M. Buffenoira2 enjolivé (mot de circonstance encore) par le sonnet à Judith Mendès que je connaissais de réputation, non de visu ni de auditub, et je l’ai admiré autant à moi seule que tous ceux qui l’ont lu. AVE DEO3. Votre très humble adoratrice vous bénitc même dans vos infidélités :
« L’hiverd est froid, la bise est forte,
Il neige là-haut sur les monts ;
Aimons, qu’importe, qu’importe, aimons4 ! [ »]
C’est ce que je fais en tout temps, en tout lieue. ; dans le froid noir comme dans le clair soleil ; je t’aime, je t’aime, je t’aime. Ce sera mon dernier mot avec mon dernier souffle, ce sera le premier que je dirai en arrivant devant Dieu que je verrai bientôt.
1 Citation parodique des vers de la fable de Jean de La Fontaine « Le Lièvre et les Grenouilles » (II, 14) : « Un Lièvre en son gîte songeait / (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) » (v. 1-2).
2 Le Réveil littéraire et artistique est un hebdomadaire paraissant le samedi. La veille, le cinquième numéro de ce journal consacrait un article à Victor Hugo dans la rubrique « Galerie poétique du XIXe siècle », suivi du poème « Ave Dea, moriturus te salutat ». Hippolyte Buffenoir avait pris la précaution de mentionner : « Le sonnet dédié à Mme Judith Mendès est extrait du livre des Sonnets (Alph. Lemerre). Il est bien entendu que nous ne publions ces vers qu’avec l’autorisation de M. Victor Hugo. » (Le Réveil littéraire et artistique, 27 novembre 1875, p. 49-51).
3 Juliette Drouet fait référence au sonnet que Hugo a écrit pour Judith Gautier le 12 juillet 1872 et qui a été publié dans la presse à la fin de ce mois : AVE, DEA ; MORITURUS TE SALUTAT (Porte-feuille poétique, III, 5 ; CFL, t. XV-XVI/2, p. 127 et Toute la Lyre, V, 34). Apparemment, Juliette Drouet n’en avait pas eu connaissance à l’époque. Elle retourne maintenant au poète son titre en latin (« Bonjour déesse ») en « Bonjour dieu ». Le poème est reproduit dans l’article du journal Le Réveil littéraire et artistique.
4 Vers chantés par le comte Lupus dans Les Burgraves (I, 5).
a « M. de Buffenoir ».
b « d’auditu ».
c « béni ».
d « hivert ».
e « lieux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils font un bref séjour à Guernesey pour récupérer des affaires.
- 19-28 avrilSéjour à Guernesey.
- 4 octobreIls vont sur la tombe de Claire à Saint-Mandé.
