« 20 avril 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 107], transcr. Marie-Laure Prévost, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10590e618, page consultée le 05 mai 2026.
Guernesey, 20 avril [18]64, mercredi, midi
Pendant que tu t’appliques à me rendre trop heureuse, mon cher adoré, mon entourage s’évertue à me faire damner. Après l’ivrognerie de Suzanne vient la nonchalance et la distraction niaise de la petite servante1, puis, brochant sur le tout, une blanchisseuse qui ne blanchit pas et enfin toutes les mille contrariétés de la vie de domestique qui finissent par faire un total d’agacement assez fort pour me faire pleurer d’impatience dans ce moment-ci même. J’ai les yeux tellement irrités que je ne vois plus clair à conduire mes pattes de mouches. Heureusement que je vais m’enfuir tout à l’heure dans ma belle petite maison où j’espère que tu viendras me retrouver ne fût-cea qu’un moment. Pauvre cher adoré, je devrais t’épargner le mot à mot de mes embêtements quotidiens au lieu de t’en rebattre les oreilles et d’en fatiguer ton esprit mais je n’ai que toi à qui confier mes découragements et je ne puis m’appuyerb que sur toi. Voilà pourquoi je te dis tout au risque de t’ennuyerc beaucoup. Tantôt, si tu as un moment à me donner, nous causerons du meilleur parti à prendre vis-à-vis Suzanne et envers Marie. Je voudrais être sûre dès à présent que Marie accepte mon service sinon avec empressement, du moins sans mauvais vouloir. Et puis je voudrais tâcher d’arriver avec Suzanne jusqu’à mon déménagement complet et définitif, parce qu’elle seule connaît à fond ce genre de travail. Il faudrait donc obtenir de Marie qu’elle garde le silence jusqu’au jour de son entrée chez moi. Pendant que de mon côté je mettrais Suzanne en demeure de renoncer à son vice favori ou d’avoir à quitter mon service, chose que je ne lui ai pas encore dite péremptoirement. De deux choses l’une, ou elle se guérira, ce que je ne crois plus possible, et alors je la garderai, ou elle persistera et alors, je la renverrai car ma tranquillité et ma santé souffrent plus que je n’ose me l’avouer à moi-même. Dans ce cas-là je prendrai Marie et je tâcherai que le départ de cette pauvre vieille soiffarde ne lui soit pas trop humiliant ni trop pénible. Et puis je t’aimerai sans autre souci que de te rendre heureux.
J.
a « fusse ».
b « appuier ».
c « ennuier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
