14 mars 1866

« 14 mars 1866 » [source : BnF, Mss, NAF 16387, f. 70], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10537e610, page consultée le 23 janvier 2026.

Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, bonheur à toi, honneur et gloire aux TRAVAILLEURS DE LA MER !

J’espère que tu as passé une bonne nuit et que Mme Chenay va mieux ce matin. J’enverrai savoir de ses nouvelles tout à l’heure. En attendant, je ne peux m’empêcher de revenir à mes chers Travailleurs. J’espérais te voir assez tôt hier au soir pour t’en demander des nouvelles ; mais, hélas ! depuis longtemps tu ne viens qu’à la dernière limite du dîner, ce qui fait qu’il n’y a plus aucun épanchement ni aucune intimité entre nous. Je sens que ce n’est pas le moment de me plaindre, aussi je me tais bien vite pour ne pas ajouter un ennui à toutes tes fatigues. Je ne te demanderai même pas de m’expliquer le problème de mon PREMIER EXEMPLAIRE venant après ta distribution faite à tous ceux que tu daignes favoriser et combler de ton précieux livre. À moins que comme dans l’évangile, le dernier se trouve être le premier et vice-versa. Enfin quel que soit le tour que ta générosité m’assigne, j’en suis d’avance fière et heureuse et je t’en remercie de tout mon cœur.

Les plaisirs, j’allais dire corvées, se suivent et se multiplient autour de nous à perte de vue et d’haleine au point de m’en rendre triste et inquiète. Je me suis tellement identifiée avec le cénobitismea1 de l’amour unique que je ne peux pas vivre d’une autre vie, penser à autre chose qu’à toi, sourire à d’autre qu’à toi, parler à qui n’est pas toi.

Tout cela m’est insupportable et odieux et je voudrais m’enfuir bien loin chaque fois que ces maussades nécessités se présentent.


Notes

1  De « cénobite », moine vivant en communauté. Par extension, personne retirée du monde, qui vit dans une sorte de retraite (Larousse).

Notes manuscriptologiques

a « cénobistisme ».


« 14 mars 1866 » [source : BnF, Mss, NAF 16387, f. 71], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10537e610, page consultée le 23 janvier 2026.

J’ai le regret de voir que, comme moi, mon pauvre doux adoré, tu as passé une nuit blanche. Mais j’espère que, mieux avisé que moi, tu n’auras pas souffert de partout.

Voilà un temps qui retardera beaucoup l’arrivée du packet , en supposant qu’il ne l’empêche pas de venir aujourd’hui. Outre que cela peut retarder la lettre d’invitation à M. Asseline, cela retarde les nouvelles des Travailleurs, ce qui est bien autrement important pour moi. Tout autre chose que ces chers Travailleurs de la mer m’est insupportable. Ni la grâce des époux Carré, ni l’excellence de la famille de Putron ne peuvent rien contre ma préoccupation ni pour le besoin que j’ai de parler de mon pauvre Gilliatta. M. Asseline seul pourrait donner quelque satisfaction à mon impatience en nous donnant des nouvelles toutes fraîches de ton livre, mais il est peu probable qu’il vienne par ce temps hideux. Sans compter que nous voilà en proie à toutes sortes de devoirs MONDAINS qui me sont insupportables. Il est probable que le couple Carré restera ici jusqu’à ce qu’il ait trouvé où se poser ailleurs, c’est-à-dire après Pâques. Et il est probable encore que nous serons forcés de les inviter chaque fois que Kesler dînera chez moi. Nous avons oublié dans notre empressement à écrire à M. Asseline que nous étions de frairie mardi prochain chez les de Putron. Complication dont une mouche se tirerait en se jouant mais où une ourse podagre comme moi s’empêtre lourdement. Enfin, prenons-en notre partie, AMUSONS-NOUS. Pourvu que Gilliatt soit content et que tu m’aimes, tout est bien.


Notes manuscriptologiques

a « Gilliat ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

ils passent de longues vacances en Belgique.

  • 12 marsLes Travailleurs de la mer.
  • 15 juinHugo fait déposer chez elle une malle contenant des manuscrits et des inédits.
  • 20 juin-10 octobreVacances en Belgique.
  • 17 aoûtNaissance de sa petite-nièce Marguerite, fille de son neveu Louis Koch.