18 juin 1850

« 18 juin 1850 » [source : MVH, α 8395], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e857, page consultée le 04 mai 2026.

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Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon cher petit démagogue, bonjour, buveur de sang, bonjour, homme rouge1, bonjour, quand VIOLEZ-vous pour que je me mette en travers ? Je vous guette au passage, affreux communiste, et c’est par moi que vous commencerez vos horribles démonstrations socialistes. C’est bien le moins que j’en aie l’étrenne. En attendant, je veille et je garde mes… ongles, voime, voime, prenez garde à vous pour peu que vous teniez à votre vie et à tout ce qui en dépend. Vous savez qu’un homme averti en vaut deux. Tâchez de ne pas démentir la sagesse des nations.

Je voulais allez prendre un bain ce matin, mais je suis encore si fatiguée de la journée d’hier que je ne m’en suis pas trouvéa la force. J’attendrai à tantôt car cela fait partieb de mon traitement et déjà j’aurais dû le prendre hier. Heureusement que cela peut se remettre sans inconvénient. Tantôt, dès que je t’aurai vu, j’irai me plonger dans le [remouillage ?] jusqu’à l’heure du dîner. Demain je pourrai sortir avec toi à moins que le diable ne s’en mêle, ce qui ne serait pas étonnant dès qu’il s’agit de toi et de moi.

Juliette


Notes

1 « L’homme rouge qui passe » à la fin de Marion de Lorme est Richelieu dans son habit de cardinal, couleur aussi du sang qu’il va cruellement faire couler.

Notes manuscriptologiques

a « trouvée ».

b « parti ».


« 18 juin 1850 » [source : MVH, α 8396], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e857, page consultée le 04 mai 2026.

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J’ai un fameux arriéré à solder, mon petit homme, mais soyez tranquille vous ne perdrez rien. Ma probité de Juju y est trop intéressée pour vous faire tort d’un seul ALINÉA. Vous aurez votre compte de pataquès avec les intérêts des intérêts, ainsi qu’il convient à une comptabilité en partie double aussi bien tenue que la mienne. Que n’en puis-je espérer autant de la vôtre ? Mais vous êtes si peu consciencieux et si peu soucieux de votre honneur que vous ne vous faites aucun scrupule de me faire banquer de tout ce que vous me devez, sans parler de mes quarante-huit sous d’ancien. Si vous croyez que c’est là ce qui rend une femme heureuse et qui l’enrichit, vous êtes dans une erreur plus [illis.] que celle des DIX-SEPT1, et plus arriéré que le plus antédiluvien des Burgraves, c’est moi qui le proclame.

À propos des Burgraves, on paraissait assez vexé hier chez les Montferrier d’un prétendu retrait du projet de dotation2. Le président était fort blâmé de cet excès de désintéressement. Pour se venger on a lu dans un coin un article du Corsaire sur Girardin et sur vous, ce qui ne m’a pas été désagréable du tout car la rage bête est toujours amusante, même quand elle n’est pas à notre [illis.]. Baisez-moi et pardonne-moi ma politique.

Juliette


Notes

1 Juliette pense-t-elle aux dix-sept hommes d’État inutilement attelés au char du passé, ridiculisés dans le récent discours de Victor contre la loi Falloux ?

2 Fould , ministre des finances, proposait d’augmenter la dotation du président de la République, pour ses frais de représentation, de 600 000 fr. à trois millions. « Il lui faut quelques zéros de plus à son budget », note Hugo. « Il ne se contente pas des zéros qu’il avait ajoutés à son ministère. » La loi fut adoptée le 24 juin, après des débats houleux.


« 18 juin 1850 » [source : MVH, α 8397], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e857, page consultée le 04 mai 2026.

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Si tu n’as pas de séance aujourd’hui, mon petit homme, tu devrais venir travailler auprès de moi au moins jusqu’à l’heure de mon bain ? Ce serait toujours autant de pris sur mon éternel ennemi, l’absence. Malheureusement tu ne songes à cela qu’au dernier moment, c’est-à-dire à la fin de la journée et quand il n’est plus temps. Je ne te dis pas cela pour hier, mon doux adoré, car je n’aurais pas pu profiter de ton loisir de toute façon. Aujourd’hui c’est différent, je suis chez moi et je renoncerais même de très grand cœur à mon bain si tu voulais passer toute la journée avec moi. Mais je n’ai pas de ces aubaines-là, moi, aussi je rengaine mes désirs et mes joies conditionnelles pour vous attendre tout bêtement jusqu’à ce qu’il vous plaise de venir. Cela n’est pas très amusant mais c’est depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre. On peut dire que je me retire sur la quantité… d’embêtements. C’est un profit tout clair de rage concentrée, de découragements et de désespoirs. On ne peut tout avoir, n’est-ce pas, mon amour ?

Juliette


« 18 juin 1850 » [source : MVH, α 8398], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e857, page consultée le 04 mai 2026.

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J’aurais un penchant à la grognonnerie dans ce moment-ci, mon petit homme, mais j’y résiste et je me tourne de toutes mes forces du côté de l’amabilité pour voir si je vous verrai plus tôt de ce point de l’horizon. Jusqu’à présent je suis comme ma sœur Anne : je ne vois que mon amour qui verdoie et mes souvenirs qui poudroient1. C’est quelque chose mais ce n’est pas le Toto que j’attends avec tant d’impatience. Espérons qu’à force d’interroger ma sœur Anne elle finira par découvrir mon cavalier armé de toutes pièces, lequel viendra me délivrer de la plus triste et de la plus ridicule position qui soit au monde. En attendant j’attends, je ne sors pas de là.

Voici une voiture, si c’était vous !..... Ah ! bien oui, c’est bon quand j’ai un affreux masque sur le museau et que je ne peux pas profiter de votre VÉHICULE. Mais aujourd’hui que je suis toute prête il n’y a pas de danger que vous vous donniez ce luxe par trop aristocratique et réactionnaire. Taisez-vous, démocrate, et venez à pied ou à cheval pourvu que ce soit tout de suite.

Juliette


Notes

1 Citation parodique de sœur Anne dans le conte de La Barbe-bleue.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.