« 17 avril 1850 » [source : Vente Boisgirard-Antonin, expert Thierry Bodin, Drouot, salle 4, 24 mai 2019, lot n° 248], transcr. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e978, page consultée le 04 mai 2026.
17 avril [1850], mercredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour. Tu es bon je t’aime. Comment vas-tu ce matin ? Moi je vais bien si tu m’aimes et si je ne te suis pas trop à charge. Si tu savais quelle chose terrible c’est pour moi que de te demander même les choses les plus indispensables tu me plaindrais et tu irais au-devant en m’allouanta une petite somme pour mon entretien et celui de ma maison. Je sais bien, mon pauvre homme adoré, quelles sont les charges qui pèsent sur toi. Je le sais si bien que j’ai fait à ton insu tous les sacrifices que je pouvais faire. Malheureusement mes ressources étaient très bornées et je les ai déjà épuisées depuis longtempsb. C’est pourquoi je suis forcée de te demander de me venir en aide pour la saison qui se présente. J’ai besoin d’un chapeau, de brodequins, d’une robe au moins car tu te souviens que j’ai fait vie qui dure l’année dernière de tous mes vieux penaillons. Enfin, mon pauvre bien-aimé, je t’assure que je te dis bien la vérité et que je ne t’exagère ni ma misère ni l’ennui que cela me cause de t’en parler. Je n’ai pas encore fini de payer la petite pendule. Je dois à Mme de Montferrier cet édredon qui me rendra grand service l’hiver prochain mais qui m’embarrasse fort pour le moment. Voilà où j’en suis de mes finances. S’il ne me vient pas quelque bon numéro à la loterie ou quelque oncle de Californie je suis capable de mettre la clef sous la porte ou de me jeter dans les filets de Saint-Cloudc. En attendant je me suis aperçue hier en copiant la note de Mme Sauvageot qu’elle s’était trompée de [1 ?] sur l’addition qu’elle a faite à la hâte après prix débattu et convenu sur toute chose. De même je t’ai compté [24 ?] et 2s pour les impositions et d’après le premier avertissement – mais en réalité j’ai donné [24 ?]16s à Mme Lanvin pour les payer ; différence 14 sous à mon déficit. En général voilà les seuls profits que je fais dans tous ces triquemaques de compte et d’argent. Sans compter les blanchissages de mouchoirs et les sous donnés à vous pour l’homme de la porte de l’Assembléed et que j’oublie de marquer. Total bénéfice net pour la Ju : 00000. Déficit : TOUT y compris le Toto qui me manque dans toute sa longueur. Comment voulez-vous que je m’en tire, hein ? à moins de me brûler la cervelle ?
a « m’alouant ».
b « long-temps ».
c « St Cloud ».
d « l’assemblée ».
« 17 avril 1850 » [source : MVH, α 9772], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e978, page consultée le 04 mai 2026.
17 avril [1850], mercredi midi
Peut-être sortirai-je encore tantôt, mon bien-aimé. J’ai aussi mes CLUBS particuliers dans lesquels je fais ma profession de foi. Vous savez que de tout temps je vous ai imité et quelquefois surpassé. Aussi vous n’avez qu’à bien vous tenir. Si jamais votre platine 1 est obligée de lutter avec la mienne demandez La Voix des femmes2 . Voime, voime, tu verras de quelle manière j’entends la libre discussion et la dignité de l’assemblée nationale. En attendant je te conseille de me ménager beaucoup et de me donner énormément d’argent. À propos je ne sais pas jusqu’à quel point je peux me risquer à vous avancer la somme énorme de 14 francs 12 sous. Il est vrai que j’ai par-devers moi des garces très solides. Si je suis prête avant 2 heures j’irai payer les contributions. Ce sera la première fois que je serai allée chez le percepteur mais on ne saurait trop honorera les 45 centimes supplémentaires et je tiens à donner cette marque de mon estime à la mesure si généreuse du gouvernement provisoire.
Baisez-moi si vous pouvez et aimez-moi si vous l’osez à pied et à cheval.
Juliette
1 Selon Littré, « avoir une bonne platine » c’est parler beaucoup et avec assurance (pop.)
2 Journal féministe créé en 1848.
a « honoré ».
« 17 avril 1850 » [source : Collection particulière (Vente Traces écrites, avril 2024)], transcr. Joëlle Roubine, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e978, page consultée le 04 mai 2026.
17 avril [1850], mercredi, midi ¾
Si vous êtes exact, si vous vous portez bien, si vous devez revenir ce soir, si vous m’aimez, je suis la plus heureuse des Juju et je ne me plains pas. Mais si vous devez me faire attendre jusqu’à quatre heures et demie, si vous êtes encore souffrant, mon pauvre bien-aimé, si vous ne voulez pas revenir me voir ce soir, si vous me trouvez laide, vieille, absurde, rouge 1 et insupportable j’ai bien le droit de me trouver la plus malheureuse des femmes, n’est-ce pas et de le dire à qui veut l’entendre ? Cependant, comme je ne veux pas ressembler aux anguilles de Melun 2 , je me tais, j’attends et j’espère.
Cher petit homme, mon bien-aimé, mon amour béni, je t’attends en me rappelant un à un tous nos souvenirs de bonheur, en recomptant un à un tous les baisers que tu m’as donnés et que je t’ai rendusa doubles. Il me semble que toutes ces joies, qui ont leurs racines dans mon cœur, vont refleurir comme autrefois, que nous pourrons les cueillir dans toute leur sève comme au beau temps de notre amour et de notre jeunesse. Pendant ces saintes illusions le temps se passe sans chagrin et sans découragement et le moment de te voir arrive, mon doux aimé, sans que mes yeux se soient mouillés, sans jalousie et sans désespoir. Tu n’as pas besoin, toi, d’avoir recours à cette revue rétrospective de notre bonheur passé pour user le temps. Tes affaires, ton sublime travail et par-dessus tout tes affections de famille t’empêchent de t’apercevoir de mon absence et d’en souffrir. Moi ce n’est pas la même chose, j’ai besoin de me souvenir des joies passées pour oublier les déceptions du présent. Aussi je me souviens tant que je peux que tu m’as aimée ; de ton côté, mon amour, n’oublieb pas que je t’aime plus que jamais.
Juliette
1 Juliette souffre de la gale à cette époque.
2 Faire comme l’anguille de Melun, c’est se plaindre d’un mal avant qu’il n’arrive. Juliette s’inspire d’une expression présente dans Gargantua : « Vous semblez les anguilles de Melun, vous criez desvant qu’on vous escorche » (livre I, chap. XLVII). Le proverbe viendrait d’une déformation du nom Languille, porté par un comédien de Melun. Lors de la représentation d’un mystère où il incarnait le rôle de saint Barthélémy (mort écorché vif), l’acteur s’effraya et se mit à hurler à la seule vue du couteau tenu par l’acteur-exécuteur qui s’approchait de lui, ce qui provoqua les rires de l’assistance. À noter qu’au Moyen Âge, les anguilles de Melun jouissaient d’une grande réputation, ce qui rend d’autant plus confuse l’origine du proverbe. [Note de Sylviane Robardey-Eppstein.]
a « rendu ».
b « n’oublies ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
