« 15 avril 1850 » [source : MVH, α 8366], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e865, page consultée le 01 mai 2026.
15 avril [1850], lundi matin, 8 h.
Bonjour, aimé, bonjour, cher adoré, bonjour, ne te réveille pas. Je t’aime, je suis là, je te couve de l’âme et j’attends le moment où je te verrai pour savoir comment tu as passé la nuit.
Hier au soir j’ai eu la visite de mes marquis. Dans la conversation ils m’ont appris que le réglisse comme tu le prenais pouvait te faire beaucoup de mal en ce qu’il était souvent chargé de petites parcelles de cuivre résultant de la première préparation faite dans des bassines de cuivre. Il faut, pour que le réglisse ait un bon effet sur le rhume, qu’il soit refondu et clarifié. J’ai recueillia tous ces renseignements pour que tu en fassesb ton profit, mon cher petit homme, et pour que tu substituesc un béchique1 plus innocent à ce remède quelque peu dangereux. Pour mon compte je te dirai que j’ai été frappée de l’âcreté et de la saveur métallique de ton réglisse dans le peu que j’en ai mangé. Ma remarque n’aurait aucune valeur si elle n’était pas corroborée par celle de Montferrier qui est chimiste. Aussi mon cher petit Toto, je te prie de n’y pas mettre d’entêtement et de t’arrêter dans la consommation immodérée que tu fais de ce hideux réglisse. Tu pourrais le remplacer par de la pâte de guimauve, de lichen ou même de réglisse si tu y tiens, pourvu que ce ne soit pas la chose brute que tu as absorbée.
Si tu n’étais pas un Toto plus absurde et plus entêté que les ânes de Montmartre 2 , tu essaieraisd des pastilles que je t’ai données. Je ne sais pas quel préjugé tu as pour ces innocents bonbons ? À moins que tu ne penses que ma marquise descende en ligne directe de la Brinvilliers et que je n’aie quelques charmantes traditions de Mme Lafarge 3 . Autrement je ne vois pas ce qui t’empêche de goûter à ces pastilles. Enfin que ce soit cela ou autre chose tu es très bête mais je t’aime comme cela.
Juliette
1 Remède contre la toux.
2 Allusion aux ânes qui portaient les sacs de blé et de farine des moulins de la Butte.
3 Autre empoisonneuse, après la marquise de Brinvilliers : en 1840, Marie Lafarge fut accusée d’avoir tué son mari avec de l’arsenic.
a « recuilli ».
b « fasse ».
c « substitue ».
d « esseirais ».
« 15 avril 1850 » [source : MVH, α 8367], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e865, page consultée le 01 mai 2026.
15 avril [1850], lundi après-midi, 3 h. ¼
Je vous l’avais bien dit, mon amour, que vous me feriez attendre deux ou trois heures. Il paraît que vous y trouvez un secret plaisir ? Je ne vous en blâme pas mais je voudrais le partager, sans être trop égoïste. Malheureusement je n’ai pas votre recette et ce qui paraît vous amuser énormément m’embête démesurément. C’est peut-être par esprit de contradiction et pour remonter la rivière comme la femme de La Fontaine 1 , enfin quoi qu’il en soit je bisque tout mon saoul, je vous en donne ma parole de Juju.
Vous savez que je dîne tantôt chez votre cousin le marquis 2 ? Comme il y aura du monde ce soir et que je n’aurai pas le temps de rentrer faire une seconde toilette, nous prendrons une petite voiture, à cause de l’incertitude du temps et de la difficulté de trouver des places dans l’omnibus de l’assemblée. Si vous l’exigez absolument j’en paierai la moitié, ceci rentrera dans mes petits profits habituels ! Le blanchissage des mouchoirs de poche, les pièces de vingt sous perdues au jeu et dans le ruisseau, enfin toutes sortes de petits bénéfices ILLICITES sur lesquels je compte pour me mener à l’hôpital par le plus court chemin. En attendant, je vous aime comme [trois chiens ?].
Vous seriez bien aimable de revenir me voir ce soir. Dans ce cas-là je rentrerais de bonne heure, au risque de ne pas entendre la fameuse Godillon3 et de ne pas voir le célèbre Lacombe. Je suis capable de tous les sacrifices dans l’espoir de vous voir. Non mais très sérieusement, mon Toto, tu me rendrais bien heureuse si tu me promettais de revenir ce soir et si tu tenais parole. Je te le demanderai tout à l’heure avec toutes les tendres instances que je pourrai trouver pour te décider à prendre cette peine, pour me donner cette joie. Mais j’ai grand peur que tu ne m’écoutesa que pour la forme et que tu ne me promettes de venir que pour te débarrasser de moi. Si je me trompe je te demande pardon et je baise tes chers petits pieds que j’adore.
Juliette
1 La fable de La Femme noyée évoque « l’humeur contredisante » des femmes, comme cette noyée supposée capable de remonter la rivière quand son époux cherche logiquement son corps au fil de l’eau.
2 Le marquis de Montferrier.
3 Il peut s’agir de Juliette Godillon, organiste et compositrice, dont la presse artistique évoque en 1850 les brillantes improvisations au piano.
a « écoute ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
