« 18 juillet 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 214-215], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d12445e837, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 18 juillet 1853, lundi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon ineffable petit homme, bonjour, mon doux adoré, bonjour. Je commence ma journée par ton restitus afin d’être plus sûre de n’être pas en retard. Du reste, mon petit bien-aimé, les lacunes et les désheurements de mes gribouillis ne tiennent pas à ma négligence et encore moins à mon amour, mais la nécessité de faire tenir toute une journée dans une matinée me rend cette douce tradition quotidienne plus difficile. Cependant, aujourd’hui, je m’y prends d’avance pour ne pas perdre l’occasion de te répéter que tu es mon amour béni, l’éblouissement de mes yeux, la joie de mon âme et le bonheur de ma vie. Vois-tu, mon pauvre sublime adoré, si je me laissais aller devant toi à l’admiration et à la tendresse qui me débordent, je te saturerais de mon amour jusqu’à la satiété et peut-être jusqu’à l’impatience. Aussi, je me contiens le plus que je peux, et je tâche de garder devant toi une apparence de raison et de calme que je n’ai pas en réalité car je t’aime jusqu’à la folie… furieuse. N’aiea pas peur cependant, mon pauvre bien-aimé, que je fasse jamais rien sciemment contre ta gloire ou contre ton bonheur. Maintenant, mon cher petit triton, je ne crois pas qu’il soit bien prudent de nous livrer aujourd’hui à nos exercices nautiques à cause du froid intense qu’il fait. Quant à moi qui ai un petit sentiment de douleur à la plante des pieds, je me priverai de faire la nique à Amphitrite1 et je resterai chez moi ce matin. D’ailleurs, je suis un peu souffrante à la suite d’un ridicule accident qui m’est arrivé cette nuit. Je te conterai cela en temps et en attendant, je te baise UNGUIBUS et ROSTRO2.
Juliette
1 Amphitrite : dans la mythologie grecque, déesse de la mer, épouse de Poséidon et mère de Triton.
2 Unguibus et rostro (latin) : « de bec et d’ongles », avec beaucoup de vigueur.
a « aies ».
« 18 juillet 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 216-217], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d12445e837, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 18 juillet 1853, lundi après-midi, 2 h.
Ce serait le moment de montrer le bout de votre nez, mon cher petit homme, mais vous êtes si affairé toujours, qu’il est plus que probable que vous laisserez tomber ce rayon de soleil dans l’eau au lieu d’en faire profiter nos bosses respectives. Cependant, je me suis hâtée de me mettre sous les armes pour vous saisir au passage, si tant est que vous passiez avant ce soir. Du reste, je sais que tu as une visite à faire à cette pauvre malade1. Aussi, mon cher petit homme, je n’ai pas la moindre impatience. Tu viendras quand tu pourras. Seulement, si je savais que tu ne doives venir que tard dans l’après-midi, je courraisa à la ville faire diverses emplettes pressées. Dans le doute, je m’abstiens et je t’attends. As-tu pris ton bain ? Quant à moi, je m’en suis forcément abstenue, à cause de l’affreux temps de toute la matinée. Et puis, comme je te l’écrivais ce matin, j’ai un peu de douleur sous la plante des pieds, ce qui me retient un peu pour mes divertissements aquatiques. Dès qu’il fera un peu plus chaud, je reprendrai mon cours de natation. Jusque-là je plane sur la terre ferme. Je vous aime et je vous attends de toutes mes forces.
Juliette
1 Il pourrait s’agir de Louise Julien sur la tombe de laquelle Victor Hugo va prononcer un éloge funèbre le 26 juillet 1853. Ouvrière parisienne, Louise Julien s’était fait connaître par des chansons populaires. Dévouée, elle avait soutenu sa mère malade pendant dix ans. En décembre 1851 elle avait porté secours aux blessés. Arrêtée le 21 janvier 1853 par le régime bonapartiste, elle est emprisonnée dans des conditions inhumaines qui altèrent gravement son état de santé. Libérée le 14 février, elle est contrainte à l’exil en Belgique qui l’expulse. Elle gagne alors l’Angleterre puis Jersey où elle s’éteint le 23 juillet. Elle est inhumée le 26 juillet 1853 au cimetière Saint-Jean où Victor Hugo prononce un discours devenu célèbre, recueilli dans Actes et Paroles. Le poème « Aux femmes » des Châtiments (VI, 8 mai 1853) lui rend indirectement hommage.
a « courerais ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
